Ce matin, je me suis réveillée juste après 4 heures, sans vraiment savoir pourquoi j’avais cette impression que ma nuit était finie, comme si quelque chose de lourd autour de moi m’empêchait de dormir. Quand je suis arrivée à l’école, les expressions graves de mes collègues m’ont fait comprendre un drame.
Un des étudiants de l’école, un jeune d’à peine 18 ans, venait d’être arraché à la vie. Consternation dans les couloirs… Il y a plus de 1600 élèves là où j’enseigne, je ne le connaissais pas, si ce n’est sa passion pour le volleyball dont on m’a parlé. Pourtant le plus dur aujourd’hui était de devoir continuer à enseigner sans même savoir si mon regard avait croisé le sien dans les escaliers ou dans la cour.
Ce soir, mes pensées sont tournées vers la douleur d’une famille, de ses camarades et amis. J’ai écrit à ma collègue pour avoir un prénom, j’avais besoin de le nommer.
Je ne sais pas où l’on va si l’on va quelque part quand le voyage se termine, mais je sais combien l’adieu fait mal et combien c’est difficile de trouver les mots dans ces moments-là. Alors j’ai allumé une bougie et je regarde la flamme…
Toujours sur la place du Registan, je me laisse envahir par l’atmosphère que dégage la madrasa ( = édifice musulman destiné aux sciences) Oulough Begh. D’abord un parce que c’est la plus ancienne, elle a été construite entre 1417 et 1420. Ensuite, elle est originale par le défaut de son minaret nord, haut de 33 mètres, qui est légèrement incliné. À sa construction, elle était la plus grande université d’Asie centrale. C’est là qu’une centaine d’élèves étudiaient le Coran, l’astronomie, les mathématiques, la philosophie et la littérature.
À l’Est de la place, la madrasa Chi Dor me fascine rien qu’à l’idée que ma compatriote Ella Maillard, infatigable voyageuse, eut la chance d’être logée dans une des cellules accueillants les visiteurs de passage. Par contre, cet endroit fut moins hospitalier plus tard, puisqu’il servit de lieu de détention pour les musulmans qui s’opposaient au pouvoir soviétique.
La madrasa Tilla Kari ( = couverte d’or) est la moins haute mais sa façade est la plus longue. C’est le monument le plus jeune de la place et c’est le seul à avoir des cellules donnant vers l’extérieur.
Alors comme la nuit a enveloppé le paysage, à peine réveillée le lendemain matin, avant même la première gorgée de café, je retourne voir si je n’ai pas rêvé la veille…
Oui, c’est bien ici que transitaient les caravanes sur la légendaire Route de la Soie. Celui que nous connaissons sous le nom de Tamerlan est appelé ici Timur. Le jeune architecte turc (qui connaît bien cette culture, puisque c’est de là que vient la sienne) m’explique que Tamerlan est la traduction de Timur le boiteux. En souriant, je lui dis que c’est bien là la preuve que notre civilisation n’a voulu retenir que sa faiblesse, alors qu’ici c’est sa puissance qui s’impose par les nombreux monuments qui nous plongent dans une autre époque. Samarcande était la prestigieuse capitale d’un immense empire qui s’étendait jusqu’à la mer Noire et au Pendjab, en Inde. Au XIVème siècle, il réunissait les savants (architectes, peintres, astronomes, poètes, …) les plus connus de son époque pour construire l’une des plus belles villes du monde musulman.
Maintenant que je sais comment me déplacer en taxi, en bus et en métro à Tachkent, il était temps de me lancer un défi en train. Me voilà donc partie en direction de Samarcande pour quatre heures de voyage. Je monte dans le wagon 16, et avance le long du couloir pour trouver la place 21. Comme ce sont des lits superposés, je traverse jusqu’au bout, parce que j’ai réservé une place assise. Quand je vois que je suis au début du wagon 17, je rebrousse chemin jusqu’au numéro 21. C’est au moment où le contrôleur me tend un paquet avec les draps de lit, que je comprends que ce que je croyais être une place assise est en réalité une couchette, même en plein jour. Je ne sais pas où vont mes voisins, mais chacun fait son lit. Quand l’envie d’une petite sieste me vient, je les imite.
Avez-vous déjà entendu parlé de Samarcande ? Moi, j’ai toujours la naïveté du voyageur qui aime se laisser surprendre, donc je ne lis les guides touristiques que d’une manière superficielle. Alors partons à la découverte !
J’ai la chance de loger près du centre historique de cette cité légendaire sur la route de la soie. Une hôtesse m’accueille avec un sourire où se dessine la bienveillance. Elle m’invite à prendre le thé autour de la grande table où se retrouve tous les voyageurs de passage. J’aime quand on se salue avec un « Where are you from ? », car en un tour de table on a fait le tour du monde. Mon voisin de droite vient du Maroc, en face, ils viennent d’Israël, il manque encore les Belges, les Turcs, la Japonaise et tous ceux que j’ai croisés sans savoir quelle était leur route jusqu’à ce lieu prestigieux.
Il fait déjà nuit quand j’accompagne le jeune couple de Tel Aviv jusqu’à la place du Régistan où m’attend un choc émotionnel.
J’en ai littéralement le souffle coupé quand je vois ces trois madrasas gigantesques illuminées. Et c’est encore plus prodigieux à l’instant où commence le spectacle son et lumière.
Le 1er octobre est un jour férié en Ouzbékistan, c’est le jour de la fête des enseignants. Pas de chance cela tombe sur un dimanche, leur seul jour de congé. Mais vu le respect que l’on porte à cette noble profession, le lundi 2 octobre a été déclaré jour de congé. Youpi ! Je vais en profiter pour aller me promener en train.
Hier, je devais pratiquer les phrases hypothétiques, sujet toujours ardu vu que l’on utilise un temps du passé pour parler de quelque chose qui ne se réalisera probablement jamais… du genre, si j’étais présidente…, si j’étais riche… J’ai bien aimé la réponse d’une jeune adolescente :
Si j’étais riche, j’achèterais des crayons de couleur, des cahiers et je dessinerais.
Bien sûr, il y avait un passionné de football qui aurait acheté un stade de foot, un autre qui aurait voyagé jusqu’à Paris, mais je préfère garder en mémoire le rêve de cette jeune fille, en souhaitant que les écoles publiques de ce pays soient très vite sur le chemin de la modernité sur le plan matériel.
Hier soir, la lune était là, généreuse dans sa rondeur, elle m’annonçait déjà ma 1ère pleine lune dans ce pays pour la nuit prochaine. Ce matin, j’ai mangé ma salade de fruits en contemplant le soleil se lever derrière la chaîne des montagnes.
Il me suffit de peu pour me laisser illuminer par quelques rayons de joie.
Sourire aujourd’hui, le soleil est toujours aussi généreux, c’est dimanche… et tout fonctionne. Eh oui, il faut savoir montrer sa gratitude quand tout roule… On nous annonce pour demain une coupure d’eau de 24 heures. Les bouteilles et les casseroles sont pleines, c’est presque un luxe d’être avertis…
Cet après-midi, j’ai acheté un cahier d’écolier au bazar pour recommencer mes pages d’écriture en cyrillique. C’est bien quelque chose qui me fascine dans ce pays : l’écriture. Les enfants grandissent (dans l’école où je suis en tout cas) en apprenant simultanément l’écriture latine et l’alphabet cyrillique, sans oublier que l’arabe a aussi été d’actualité dans l’histoire de ce pays… Du reste beaucoup savent également le lire.
Comme j’ai l’impression que quand je vous raconte la lourdeur des formalités de ce pays, cela me soulage de la grande fatigue accumulée, voici un petit roman de ma journée.
Figurez-vous que dans ce pays, on a un mois pour enregistrer son téléphone portable, sinon le téléphone est bloqué. Alors, c’était la mission d’aujourd’hui. Cela semblait tout simple sur le papier, il suffisait de scanner le QR code… Et comme ma cops du Vietnam m’avait aidé à installer cet outil indispensable, j’étais sûre de réussir toute seule, comme une grande. Quand l’application m’a demandé le code IMEI, j’ai pensé que c’était celui obtenu après une autre de mes aventures dont je vous ai épargné le récit…
Toujours problème… parce qu’il faut un numéro avec 15 chiffres… et le mien n’en a que 14. Et bien non, ce n’est pas encore aujourd’hui que je vais me passer de l’aide des autres. Après avoir lu les instructions plus attentivement que moi, ma collègue m’explique comment faire pour obtenir ledit code, une formule avec une étoile, des numéros et des dièses… Bizarre, j’en ai deux de ces codes IMEI. Bah, ce doit être parce que j’ai deux cartes SIM… Mince, cela ne fonctionne toujours pas.
« C’est parce que vous avez mis Résident, vous êtes Non-résident. »
Pourtant, à mon avis si j’ai un visa c’est parce que je réside, non ? Aucune importance, ni l’un ni l’autre ne fonctionne. Elle interpelle le stagiaire et parle un moment avec lui.
« Il va vous accompagner pour l’enregistrement, c’est tout près d’ici ».
Alors, je suis à grandes enjambées le jeune homme qui n’est pas très bavard et qui ne semble pas comprendre mes questions. Il parle ouzbek, russe, tatare mais son français est moins que rudimentaire. Arrivés dans la rue principale, il entre dans une boutique, dit à peine quelques mots et nous voilà repartis au pas de charge. Vu qu’on retourne à l’école, je me dis que la mission est trop compliquée ou alors que je dois aller avec quelqu’un d’autre. Mais non, devant l’entrée, il me fait signe pour que je monte dans sa voiture, une BMW comme aiment les jeunes, un engin qui fait du bruit quand on appuie sur la pédale des gaz. Et nous voici partis à travers la grande ville. Il veut rentrer dans le parking d’une banque, c’est étrange. Non, il me montre la poste centrale, mais impossible de trouver une place de parc. On refait tout le tour du quartier, non sans avoir essayé plusieurs fois de se garer là où ce n’était pas possible… Finalement voici le bâtiment où l’on devrait pouvoir enregistrer mon téléphone. Bien sûr que ce n’est toujours pas là. L’homme à l’entrée donne des indications à mon guide, je n’essaie même plus de comprendre, je suis. Retour au lointain parking. Rebroum broum dans la ville jusqu’à la compagnie qui m’a vendu la carte SIM. Reproblème pour trouver une place de stationnement. Puis, il faut prendre un ticket, mais je comprends tout de suite qu’il y a une nouvelle problématique… Je dois montrer mon passeport, l’employée remplit un formulaire en russe et me demande de signer. Je perds un peu patience (j’ai cours dans 30 minutes) parce que je ne comprends pas ce que je dois signer… J’appelle ma collègue pour qu’elle m’explique ce qui se passe, car cela me gêne d’imposer tout cela à ce jeune stagiaire qui a sûrement mieux à faire. Docilement, je signe, on nous redonne une carte SIM avec un nouveau numéro de téléphone… Mais je ne veux pas changer de numéro… Le stagiaire me fait signe que c’est la carte pour faire l’enregistrement. Ah bon…
De retour à l’école, c’est lui qui fait l’enregistrement en ligne et je lui paie les 120’000 sum qu’il a payé avec sa carte bancaire. Alors que le jeune remet l’ancienne carte SIM dans mon téléphone, j’essaie à nouveau de comprendre avec ma collègue.
« Anne-Lise, vous posez beaucoup de questions ».
C’est vrai, j’aime comprendre et tant que je n’ai pas compris je questionne, mais là c’est le pompon, alors je me dis que l’important c’est d’avoir des gens de confiance autour de moi pour m’aider.