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Je crie ton nom

 

Lit de mon paysage

Berceau de mon ennui

Thé au jasmin jusqu’à plus soif

Lire pour m’envoler vers toi

Berner le temps qui patine

taniser tous les maux

Libraire en vitamines

Berger d’un troupeau de mots

nor de l’imaginaire

L’ivresse des sommets

Berbère du désert

Théâtre du sonnet

Libellule de mon âme

Bergamote de mes étés

Terre de mon sésame

Li-bert-té

13.5

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Jour 33

Je pourrais vous raconter cette histoire sur un ton de légèreté, en l’intitulant « Safari à Katmandou », mais comme elle ne me fait pas rire du tout, je vais vous la livrer comme ma dernière histoire avant de me retirer du monde virtuel pendant quelque temps.

L’autre jour, je m’accordais une petite sieste après le repas. À peine le temps de fermer un œil, un bruit suspect venant de l’extérieur me fait regarder par la fenêtre. Toute une famille de singes défilait sur le rebord de mes fenêtres. Ils m’ont regardée au passage, sans même craindre que je ne les chasse, avant de continuer leur périple. Eh oui, les singes ont le pouvoir sur les toits et dans les temples de la ville… Heureusement, je n’ouvre jamais les fenêtres de ce côté-là. L’esprit soudain un peu moins fatigué, je ressaie tout de même de poser ma tête sur l’oreiller. Moins d’une minute plus tard, grand branle-bas de combat, toute la famille revient, le plus costaud transportant une grosse boîte en plastique qu’il renverse devant ma fenêtre. Alors, petits et grands se mettent à picorer des cacahuètes sur la corniche. Le voisin, à qui il les a chapardées, crie depuis sa terrasse, tape sur les montants en fer, et réussit à les mettre en fuite. Depuis, ils ne sont pas revenus, mais ma fenêtre est devenue une excellente tour d’observation (si j’avais le cœur à faire du bird-watching), car les oiseaux ont encore des réserves pour quelques jours.

Si je vous ai dit que l’histoire ne me faisait pas rire, c’est parce que soudain j’ai eu cette sensation que ressentent probablement les animaux qu’on enferme dans une cage.

Je sens que cela explose en moi, une folle envie de liberté, une envie d’aimer la vie, une envie de marcher pieds nus dans l’herbe, une envie de sentir le vent dans les feuilles, une envie d’appuyer mon front contre un arbre, une envie de boire au goulot de la fontaine de mon enfance.

Hier soir, j’ai tenté d’exprimer cette colère en relevant l’absurdité de la situation, puisque depuis trente-trois jours on nous impose de rester chez nous alors qu’officiellement on ne recense aucune victime de ce foutu virus dans le pays. Et comme mon voisin a répondu qu’il n’y avait pas eu de victimes parce qu’on avait imposé le confinement à temps, alors là j’ai eu envie d’exploser et me suis dit qu’on était loin d’en avoir fini avec tout ce cirque. Oui, j’en ai marre de ces discussions au conditionnel…

J’ai repris les cours en ligne avec mes élèves et cela m’a fait réaliser ce que l’on est en train d’imposer à toute cette jeunesse. J’ai encore dans l’esprit assez de grain de folie de mon adolescence et de ma jeunesse pour savoir qu’à cette période de la vie une semaine n’a pas la même valeur que quand on a passé la cinquantaine. On est en train de leur voler des moments si précieux, sous prétexte de sauver des vies. Alors qu’ils ne sont pas en danger, on les responsabilise de la mort potentiel de leurs aînés s’ils ne respectent pas les consignes. N’est-ce pas un peu lourd ? Je refuse désormais de comparer tout cela à une guerre. Non, nous ne sommes pas en guerre, nous sommes dans la vie, et la vie est mortelle. Je veux profiter de chaque instant de la vie, parce que la vie m’a fait comprendre que la mort nous rattrape quand c’est elle qui le décide. Toutes ces palabres me fatiguent, je veux vivre et regarder vivre. Je déteste ce monde immobile qui a peur de ce qui n’est pas là. Si la mort doit arriver, elle arrivera. On peut être en deuil quand quelqu’un meurt, mais on ne doit pas être en deuil de la vie. Tout cela sera bientôt fini nous dit-on. Je n’y crois pas… on ne va plus nous laisser vivre sans protection. Ne plus se serrer la main, ne plus s’embrasser, ne plus se toucher, ne plus se réunir, ne plus se réjouir, ne plus se divertir, ne plus sortir, ne plus se dire adieu… Tout cela avec le prétexte que c’est pour sauver des vies. Pourtant je sais bien que c’est tout le contraire, car encore une fois, ce sont les plus faibles qui vont souffrir des conséquences de cet arrêt sur image et on dira bientôt de ces misérables qu’ils sont des victimes collatérales de cette pandémie. Au Népal, si le virus n’a pas tué, la pauvreté, elle, le fera.

Pardonnez-moi ce coup de gueule, mais cette prison dans laquelle on m’enferme me rend plus misanthrope que je ne voudrais l’être. J’ignore pourquoi nous sommes sur cette planète et je sais que je me condamne d’avance si je cherche à le comprendre, mais la planète doit continuer de tourner.

La sagesse des années m’empêche de me révolter, donc je vais continuer d’obéir et rester chez moi, mais je vais me taire… ce sera mon moyen de faire la grève. Peut-être que vous lirez la suite de l’histoire un jour, mais pour l’instant je vais prendre des vacances et quitter ce monde virtuel en espérant pouvoir accompagner mes élèves au mieux pour subir ce qu’on leur impose. Je reviendrai le jour où on m’autorisera à retourner à l’école avec mon Scooty.

J’écoute en boucle la musique du film la liste de Schindler par Renaud Capuçon et continue de naviguer sur les eaux tumultueuses de cette tempête passagère en espérant qu’une île surgira bientôt dans le paysage.

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Jour 31

Je repense aux paroles de Voltaire :

J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé. 

Comment pourrait-on être en santé avec le climat actuel ? Je continue d’observer ce paysage sans mouvement. Je résiste grâce aux mots qui s’envolent sur le papier. Même si j’aspire à plus de liberté, j’obéis… de toute façon on n’a pas le choix…

Au Népal, on nous a imposé le confinement avec seulement six cas de Coronavirus déclarés. Aujourd’hui que les statistiques en comptabilisent quarante-cinq, je crains que tout cela s’étale vers un temps infini.

Alors qu’en Europe on commence à parler de déconfinement (je ne sais pas le vôtre, mais mon correcteur Word ne reconnaît pas ce mot – il me propose : dé finementdéco finement – ou confinement – NON ! Au secours ! ), les voix s’opposent aux décisions des autorités. Il y a ceux qui crient au scandale, estimant que c’est beaucoup trop tôt. Alors que les enfants ne sont pas à risque, il y a ceux qui ne veulent pas qu’ils retournent à l’école. Comme les râleurs font toujours plus de bruit que les personnes pleines de bon sens, je crois que nous ne sommes pas au bout du problème. Toutes ces restrictions de liberté ont généré un climat de peur qui sera difficile à guérir… Personnellement, j’admire les Suédois d’avoir résisté à la critique. Dans ce pays, on en appelle à la responsabilité individuelle et collective et le pays reste fidèle à sa tradition de qualité de vie. Bien sûr, là-bas aussi certains accusent le gouvernement de passivité dangereuse, ce qui vaut la critique de nombreux pays. C’est peut-être un choix risqué que d’opposer une telle résistance, c’est malgré tout en leur modèle que je crois, puisque chacun devrait être capable de décider par lui-même s’il préfère rester confiné et se responsabiliser pour protéger ses proches.

Toute cette crise n’est-elle pas en train de détruire les liens sociaux ? Je crois l’avoir déjà dit, mais je le répète : l’isolement est une déshumanisation. Je ne sais pas comment nous allons guérir les dommages causés à tous ces gens qui n’ont pas pu revoir leurs proches. Comment va-t-on remonter le moral à tous ces aînés qui, sous prétexte de vouloir leur sauver la vie, n’ont pas eu de visites pendant des mois ? Comment va-t-on donner le courage nécessaire à tous ceux qui auront peur de sortir à nouveau ? Comment va-t-on éviter que chacun sursaute ou panique à chaque fois qu’on entendra quelqu’un tousser ?

Malheureusement, quand on essaie d’affirmer une opinion contraire, on est accusé de vouloir condamner des vies. Oui, j’envie les Suédois d’avoir su résister… Ils ont des écoles, dont on se sert souvent de modèles pour tenter de réformer nombreux systèmes éducatifs d’Europe. On devrait se fier à leur intuition…

Le pire est peut-être encore à venir, car l’hiver prochain il y aura une nouvelle épidémie… Qu’il s’agisse de la grippe, du coronavirus ou autre, allons-nous relancer le débat et recommencer tout ce cirque ? Et comment comptent-ils remonter le moral aux gens en annonçant l’une après l’autre les annulations de toutes les festivités qui auraient permis aux gens de reprendre goût à la vie ?

Faut-il tout soumettre à la médecine ? La santé est en train de devenir la valeur suprême, au détriment de la liberté, l’amour, le bonheur, la justice… Oui, j’en ai marre… et pense que c’est une erreur si la peur gagne contre le courage. Au Népal, on n’annonce aucun décès dû à cette épidémie, et pourtant on nous impose un confinement strict depuis trente-et-un jours.

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Grand trek

Hier, était une journée de grand trek, ma troisième sortie depuis le début du confinement, avec trois missions au programme.

09.10  Départ. Je vais chercher mon salaire du mois de mars. Je n’essaie même pas de démarrer le moteur de Scooty, cela me ferait trop mal de l’entendre sans pouvoir m’envoler avec lui. Sac au dos, lunettes à soleil sur le nez, je pars à pied. À chacune de mes sorties, il y a plus de mouvement dans les rues, mais la police et les militaires sont toujours là pour contrôler. La grille de l’Alliance est fermée et les chiens surveillent les locaux. Quand je réussis enfin à avertir le gardien, il vient m’ouvrir et m’invite à me laver les mains avec le gel hydro alcoolique. Une fois récupéré mon chèque, je profite de son amabilité pour me faire ouvrir la bibliothèque et me réapprovisionner en livres.

10.10 Arrivée devant la banque. Je suis la cinquième dans la file d’attente, mais il faut s’armer de patience… La file s’allonge très vite. Tout le monde est masqué et se tient à distance. L’homme situé en troisième position tousse beaucoup… il finit par enlever son masque pour reprendre son souffle…

10.45 Entrée dans la banque où le vigile m’invite à me laver les mains.

Quand c’est finalement mon tour, je me fais coiffer au poteau par un passe-droit surgit de nulle part.

10.55  Sortie de la banque

10.58  Arrivée devant mon supermarché préféré (qui me rappelle la petite Coop de Solduno où je connaissais l’emplacement de chaque article) – Le vigile pointe son pistolet sur mon front. Aucun danger, il n’est pas chargé, simple contrôle pour s’assurer que je n’ai pas de température. Tout ok ! Il me fait signe que je peux passer. Son collègue m’asperge les mains de son produit orange (qui ressemble toujours au liquide pour la vaisselle), puis me fait signe en m’invitant à prendre place au centre de la case numéro 10 (il y en a 13 dessinées sur la place où habituellement les voitures sont stationnées). Je reste calme, même quand celui de la case 9 (alors que je suis sur la 2) passe devant tout le monde pour payer les trois paquets de macaroni qu’un vigile est allé lui chercher dans le magasin. Celui de la case 3 tente un scandale, stimulé par sa compagne (dans la case 4), mais la passivité avec laquelle on lui répond, me dit que cela ne sert à rien de vouloir déclarer une guerre. Sans avoir lancer le dé une seule fois, j’arrive pas à pas jusqu’à la case numéro 1.

11.23  Entrée dans le supermarché, où je m’empresse de faire mes courses en essayant de ne pas prendre plus que ce que peut contenir mon sac à dos.

11.30 Je retrouve la sympathique vendeuse dans sa minuscule boutique de fruits et légumes. Comme je l’avais promis, j’ai étudié, je lui énumère les noms népalais des produits dont j’ai besoin. Elle me remplit un gros sac de vitamines. J’en profite pour lui demander ses pronostics sur la durée probable de la fin du confinement… peut-être début mai…

Retour à pied avec mon lourd chargement. En chemin, je repense à cette demi-journée de trek. Heureusement que j’ai eu le sourire bienveillant du gardien et de la petite marchande de fruits et légumes pour éclairer le sentier de cette obscure situation de crise. Tout va bien, j’ai appliqué les gestes barrière… J’ai les mains propres…

12.00 Home sweet home.

À peine le temps de ramasser ma lessive et l’orage éclate.

Je m’installe à l’abri sur la terrasse avec un thé vert au jasmin et regarde tomber la pluie… Ouf !… c’est comme quand on arrive à la cabane juste avant le mauvais temps.

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Le chant du confiné

Il s’appelait Confiture… Oh là là c’était il y a si longtemps… Pourtant je me souviens de ce sentiment d’orgueil, d’être assise, seule, sur la selle de ce petit poney. Si j’étais fière, c’était surtout parce que mes deux cousins et ma sœur cadette durent partager leur monture. Je l’aurais voulu un peu plus grand. Ma tête arrivait à peine à la hauteur des étriers des autres cavaliers. C’est vrai que tout le monde se moquait un peu de Confiture, et par la même occasion de moi, surtout quand il trottinait pour dépasser les autres chevaux. J’avais confiance, il était comme moi, petit, mais sa volonté était celle d’un héros. Quand nous étions arrivés au mas, mon père avait dit au gardian en pointant mon oncle du doigt :

  • Il faut lui donner votre meilleur cheval, il était colonel dans la cavalerie.

L’oncle Georges ne confirma pas cette affirmation, néanmoins il eut l’étalon le plus nerveux.

Ce n’était pas la première fois que je montais à cheval, mais découvrir les marais de Camargue sur une monture rendit l’aventure inoubliable et insuffla en moi l’envie de découvrir d’autres natures sauvages. Cependant, encore aujourd’hui, je me dis que je lui aurais volontiers confisqué son trot, afin qu’il s’aperçoive de l’esprit de liberté qu’une allure de galop pouvait lui procurer. Pendant toute la randonnée, il me secoua avec son pas saccadé, ignorant que ses pattes disposaient d’une autre vitesse à enclencher. Comme il était un peu rondouillard, son excès d’énergie le fit transpirer du garrot. À force de me soulever pour suivre son rythme, je me mis aussi à dégouliner, et notre sueur finit par se mélanger, collant sur ma peau comme des fruits confits.

Alors que nous avancions en file indienne sur un sentier étroit, le cheval devant moi s’arrêta soudain. Je tirai sur les rennes, mais Confiture ne voulut rien savoir et décida de surpasser le barrage en se faufilant dans les roseaux. Il dérangea toute une famille de canards, qui s’envolèrent aussitôt. Ma fougueuse monture s’arrêta enfin, sous les rires de toute la compagnie.

Regardant les oiseaux s’éloigner par-dessus les marais, l’oncle Georges mima un geste de chasseur et cria :

  • Pan !
  • Loupé ! dit mon père. Dommage, pas de confit de canard pour le souper.

Sous son large chapeau noir, le gardian s’étonna d’avoir configuré une si joyeuse troupe, lui, habitué aux hordes de touristes de cavaliers inexpérimentés. Il nous emmena plus loin que prévu, vers des terres encore plus sauvages, pour admirer les flamands roses et surprendre les taureaux dans leur baignoire naturelle. Puis brusquement, il fit demi-tour et dit sur un ton confidentiel :

  • Chut… Désolé, on ne peut aller plus loin. Ici, c’est le territoire du Lou Drapé, on risque de le déranger.

Il nous parla de ce cheval fabuleux à voix basse, mais je ne l’entendis pas, car Confiture s’était déjà lancé sur le chemin du retour. Il fallut alors revenir vers les écuries et reprendre la route du camping.

Collante de sueur, confinée dans l’habitacle de la voiture entre mon frère et mes deux sœurs, je regrettais déjà l’esprit de liberté de cette belle aventure.

Aujourd’hui, quand je repense à mon père, je me dis qu’il avait l’âme d’un confiseur, tant il était capable de nous faire goutter les douceurs de la vie en savourant avec nous les joies de la découverte.

*****

Étonnant tout de même cet esprit de liberté que nous donne l’écriture. J’ai composé ce texte afin de rompre l’ennui du confinement. Pour notre atelier d’écriture mensuel, j’avais proposé dix mots (à vous de les trouver) à insérer dans un texte. D’habitude, je n’écris pas avec les participants durant les ateliers en présentiel, de manière à privilégier une meilleure écoute. Comme cette fois, chacun écrivait depuis son confinement, j’avais une tartine de temps à disposition et j’avais moi aussi besoin de m’envoler. Il m’a suffi de regarder au fond des yeux de cette mule (une photo égarée sur mon ordinateur depuis mon trek de janvier) pour ramener un souvenir au bout de ma plume…

Si vous trouvez les dix mots, essayez vous aussi de composer votre chant du confiné… ou votre champ de confiné… et soyez généreux, partagez-le !

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Une porte pour votre plume

Connaissez-vous Porte-Plume ? Nom évocateur pour les passionnés d’écriture. Alors, comme j’ai toujours dans la tête une lettre pour un destinataire inconnu, le bec de ma plume a tracé quelques lignes pour envoyer un message… Hier, la douce voix de Manuella Maury a renvoyé l’écho de mes mots sur les ondes de la Radio Suisse Romande…

Voici la lettre… un peu plus longue que dans l’émission, car avec ma manie de ne pas lire les instructions je n’avais pas vu qu’il y avait une longueur maximale…

N’hésitez pas, écrivez à vos proches ! Inondez-les de votre courrier ! La technologie ne remplace pas tout, surtout pour nos aînés qui auront peut-être plus de plaisir à recevoir une lettre plutôt qu’un appel, parce qu’ils pourront lire et relire votre lettre, ou simplement la poser à côté de leur verre solitaire.

Katmandou, le 4 avril 2020

Cher condamné de la dernière heure,

Hier j’ai reçu un message Whatsapp de ma sœur, elle me disait « Tu devrais écouter Porte-plume sur RTS, cela parle d’écriture. » Alors j’ai écouté… et j’ai enfin trouvé un moyen pour vous adresser cet ultime message.

Une infinie tristesse m’habite depuis quelque temps quand je pense à tous ceux qui vont fermer leurs yeux sans revoir leurs proches. Je vous écris parce que je me sens si inutile dans ce combat planétaire, alors que je voudrais montrer combien je suis brave au combat. J’ai eu envie de vous envoyer quelques mots, un dernier regard, un clin d’œil depuis le pays qui abrite le toit du monde. De la terrasse où je suis confinée, on aperçoit les sommets enneigés de l’Himalaya. Le monde est beau, le monde est vaste et la nature est aux commandes de cette perfection qu’on oublie trop souvent. Cependant, la terre, mère généreuse, sait aussi faire preuve de violence quand elle explose ou se déchaine, d’injustice quand elle oublie d’arroser les plus pauvres. Et voilà que dans l’infiniment petit, elle a réussi a dosé tous les éléments pour créer un ennemi minuscule, capable de défier la planète entière. Les armées du monde entier restent impuissantes devant le désastre.

Pourtant, vous, condamné de la dernière heure, vous êtes en ce moment entre les mains de soldats dont on chante les mérites chaque soir sur les balcons. Cette armée blanche est particulière puisqu’elle gagne le combat quand elle sauve des vies. Au moment où votre cœur cessera de battre, ils souffriront de n’avoir pu vous délivrer de ce terrible ennemi. En plus de la douleur de ne plus jamais entendre résonner vos pas, vos proches souffriront par l’absence de tous ceux qui vous ont connu, aimé, respecté, rencontré… Malheureusement, c’est la vie, c’est l’histoire du monde, nous ne pouvons que suivre le chemin de la résignation et laisser les engagés continuer la lutte.

Ce n’est pas la première épidémie sur la planète, par contre c’est la première où l’ennemi, royal par sa puissance, peut se vanter et monter sur la scène mondiale pour afficher avec orgueil le nombre de ses victimes.

Le Népal aussi s’est confiné, bien qu’on ne nous annonce que six cas, dont aucun mortel. Comme le peuple népalais est obéissant, il reste chez lui. Le soleil d’avril inonde les toits de Katmandou. On s’interpelle d’une terrasse à l’autre. Les oiseaux sont plus nombreux dans cette capitale habituellement si chaotique et si polluée. Les chiens continuent d’aboyer, mais les caravanes de touristes sont toutes reparties. On observe de loin ce qui se passe en Europe et ailleurs.

Ce matin, je pense à vous, démuni devant l’inconnu, sûrement effrayé par cette vague qui va vous arracher votre dernier souffle.

J’aimerais vous faire sourire au moment de l’instant final, rappeler à votre mémoire quelque moment délicieux, je ne peux que vous conter l’onde d’espoir que demain nous annonce peut-être. Serons-nous meilleurs après ce tsunami ?

Quand mon grand-père est mort, je me souviens des mots du pasteur : « Il est parti rassasié de jours… », comme si la vie était un grand festin. Bien que je l’imagine difficile, c’est cette sérénité que je vous souhaite, parce que la colère fait mal…

Regardez cette jeune infirmière près de vous, donnez-lui le courage de continuer son combat avant de fermer vos yeux une dernière fois.

Je me souviens de mon père très malade qui craignait ce douloureux passage vers un ailleurs inconnu. Je lui récitai alors la phrase de Mallarmé : « Qui sut se faire aimer ne meurt pas tout entier. » Son visage s’éclaira et il me dit : « Elle est bien ta combine, redis-la-voir. »

« Qui sut se faire aimer ne meurt pas tout entier. » C’est ce que je vous souhaite, cher condamné de la dernière heure.

Puisse la barque qui vous emportera vous emmener vers une rive paisible.

Avec toute mon affection,
Anne-Lise Ravey

(à partir de la minute 9.00)