Français

Première neige

Quand je rendis ma feuille à la maîtresse, j’étais fière de ma composition. Le thème m’avait inspirée, j’adorais la neige. L’enseignante n’avait pas beaucoup d’imagination, c’était le même sujet que l’année précédente : première neige. Enfant, j’aimais quand mes parents racontaient la rocambolesque aventure de mon arrivée en ce monde. Il avait beaucoup neigé et soufflé les jours avant ma naissance, toutes les routes étaient fermées. Quand ma mère sentit les premières douleurs, mon père pensa descendre à l’hôpital avec le tracteur de la ferme. Elle était inquiète, c’était sa troisième grossesse, tout pouvait arriver très vite. Heureusement, il y eut une accalmie, on dégagea les routes. Ils partirent dans leur WW coccinelle noire. La voiture suivit le chasse-neige et se faufila entre les hautes murailles blanches. Je naquis peu de temps après leur arrivée à la maternité. Ma composition ne racontait pas cette histoire, j’avais dix ou onze ans, j’ignorais comment montrer de telles images sur un morceau de papier quadrillé. Par contre, je me souvenais des commentaires de la maîtresse l’année précédente. Elle avait lu devant la classe la composition de son élève préférée. Elle avait porté aux nues les talents de sa chouchou, Line Pavel, en relevant l’expression madame la neige, comme quelque chose de très poétique. Cette personnification de la matière m’avait séduite. Alors, sans même craindre d’être accusée de plagiat, je repris cette figure de style en couvant l’espoir d’être applaudie. Je me souviens du plaisir de l’écriture, de la joie d’inventer une histoire pour la projeter vers l’esprit d’un futur lecteur. J’avais besoin d’être admirée par la maîtresse, car toutes mes tentatives avaient échoué jusqu’alors. J’adorais l’école, j’étais curieuse, j’aimais apprendre. Mon caractère pétillant avait toujours été bien accueilli par les enseignants. Le jour où je débarquai au collège de la ville, je pensai conquérir le cœur des professeurs, j’espérai qu’un jour la maîtresse de français verrait, elle aussi, que j’avais du talent. Entre le temps de la rédaction et le moment où elle me rendit ma copie, j’avais la conviction d’avoir écrit quelque chose d’exceptionnel. J’attendais l’évaluation avec impatience. J’étais agitée, mais j’avais confiance en moi. Cette fois, elle allait reconnaître que j’avais de l’imagination, elle lirait peut-être devant la classe une de mes inventions et mes efforts seraient récompensés. Oh là ! Combien j’étais loin de me douter de ce qui m’attendait. Le jour arriva où elle tenait entre ses mains la pile de nos copies. La première n’était pas la mienne et étant donné qu’elle avait pour habitude de commencer par les meilleurs, je compris que je n’avais pas produit le coup d’éclat espéré. Elle parla d’abord de l’excellence de son cher Pascal Müller, son chouchou masculin, lui adressant ses louanges habituelles. Line Pavel eut aussi sa part d’éloges, puis suivirent les commentaires aux autres. Voyant que ma copie n’apparaissait pas au sommet de la pile, je commençai à allumer la lanterne des doutes. Quand mon tour arriva, elle se dressa à mes côtés en brandissant ma feuille rougie par les critiques de son stylo. Elle fit quelques observations sur un ton moqueur, avant de lancer la feuille sur mon pupitre. La seule chose qui m’intéressait était de repérer une remarque positive à côté de l’expression Madame la neige. Quand je vis les trois mots, porteurs de tout mon espoir, entourés d’un grand cercle rouge, je suivis la flèche tracée en direction de la marge et je lus la brève annotation qui décida de mon renoncement à toute prétention littéraire. À ce moment-là, cette enseignante devint soudain ma prof. Le dédain s’intensifia, je la nommai la Pelet, en expulsant le P comme si je le crachais. Je perdis tout espoir de conquête et me mis à détester le français, je me tournai vers une autre passion : les mathématiques. Je rejetai tout ce qui avait rapport aux lettres, y compris les langues étrangères. Je devins une matheuse. Depuis le jour de l’humiliation, je sentis combien la Pelet avait mauvaise haleine. À chaque fois qu’elle s’attardait derrière ma chaise et contrôlait par-dessus mon épaule ce que j’écrivais, je me bloquais et retenais ma respiration. Du coup, j’écrivais des sottises. Alors, elle jubilait et exposait à toute la classe, d’une manière sarcastique, l’exemple parfait des erreurs à ne pas commettre.

Encore aujourd’hui, je revois cette longue flèche rouge qui mène à son commentaire dans la marge. Elle avait écrit le mot Enfantin et l’avait ponctué de trois points d’exclamation qui, par leur hauteur, semblaient indiquer un mouvement d’agacement.

Neige 3

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