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La mémoire de l’eau

Depuis Samarcande, je continue mon voyage vers le nord-ouest en direction de Noukous. Cette fois, j’ai réservé la 2ème classe en wagon couchette, non pas que les lits de la 3ème soient inconfortables mais je pars pour 13 heures de train, je préfère être dans un compartiment à 4 plutôt qu’une enfilade de lits à étages. Il fait chaud, le bébé de me ma voisine d’en face me sourit. Quand je perçois une odeur qui pourrait annoncer que sa maman va bientôt le changer, j’accepte avec plaisir de rejoindre ma compagne d’expédition qui est dans le wagon 13 (je suis dans le 5). Nous nous donnons rendez-vous au wagon restaurant qui doit être entre le 8ème et le 9ème. Pour cela, je surmonte ma crainte et passe les points de passage entre chaque wagon avec courage, cela me rappelle les vieux trains CFF de ma jeunesse. On sert du plov au restaurant et le ciel nous offre un magnifique coucher de soleil sur le désert. Le voyage est long mais j’adore dormir dans les trains. Le bébé pleure souvent et interrompt le bercement sonore provoqué par le mouvement du train, mais à l’arrivée j’ai tout de même l’impression d’avoir eu une vraie nuit de sommeil..

Si les gens vont à Noukous, c’est principalement pour la visite du musée Savitsky. Pas de chance, c’est fermé le lundi et nous sommes lundi. Ma perspicacité et mon entêtement me conduisent tout de même devant le musée, juste pour voir… Et comme des gens sortent du musée avec des valises (peut-être qu’ils étaient là pour un séminaire), je tente ma chance en les interpellant. Et c’est ainsi qu’une Française, une Américaine et une Suissesse se retrouvent les seules visiteuses de la journée au musée de Noukous en acceptant de payer le double du prix habituel… Igor Savitsky a réuni là une collection impressionnante d’œuvres d’art de l’URSS jugée anti-soviétique. N’étant pas des spécialistes, il nous est difficile de comprendre qu’est-ce qui était contre le régime dans ce que nous observons.  C’est l’exposition « Mémoire de l’eau » qui provoque en moi la plus grande émotion car c’est la raison principale du voyage, demain nous partirons en direction de la mer d’Aral. 

Les artistes du 20ème siècle exposés sont unis par le thème de la « grande eau ». Leurs tableaux représentent soit le fleuve Amu Darya, qui coule à flots, soit la mer d’Aral, qui se profile à l’infini. Grâce à l’art des peintres, on comprend combien l’eau faisait partie intégrante de la vie de nombreux habitants de la région de la mer d’Aral. Cependant, comme on sait ce qu’on sait de cette terrible catastrophe écologique, la mémoire de cette eau qui n’est plus là annonce une incommensurable tristesse avant même de commencer notre aventure. Le monde familier s’est effondré, détruisant l’harmonie entre l’homme, la terre et l’eau. En exposant ces peintures, on cherche à attirer l’attention de la jeune génération, qui n’a jamais vu la « Grande eau » telle qu’elle était autrefois, et leur rappeler qu’ils doivent garder la mémoire de l’eau et agir pour qu’une nouvelle tragédie ne vienne pas frapper à nouveau. 

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