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Le chant du confiné

Il s’appelait Confiture… Oh là là c’était il y a si longtemps… Pourtant je me souviens de ce sentiment d’orgueil, d’être assise, seule, sur la selle de ce petit poney. Si j’étais fière, c’était surtout parce que mes deux cousins et ma sœur cadette durent partager leur monture. Je l’aurais voulu un peu plus grand. Ma tête arrivait à peine à la hauteur des étriers des autres cavaliers. C’est vrai que tout le monde se moquait un peu de Confiture, et par la même occasion de moi, surtout quand il trottinait pour dépasser les autres chevaux. J’avais confiance, il était comme moi, petit, mais sa volonté était celle d’un héros. Quand nous étions arrivés au mas, mon père avait dit au gardian en pointant mon oncle du doigt :

  • Il faut lui donner votre meilleur cheval, il était colonel dans la cavalerie.

L’oncle Georges ne confirma pas cette affirmation, néanmoins il eut l’étalon le plus nerveux.

Ce n’était pas la première fois que je montais à cheval, mais découvrir les marais de Camargue sur une monture rendit l’aventure inoubliable et insuffla en moi l’envie de découvrir d’autres natures sauvages. Cependant, encore aujourd’hui, je me dis que je lui aurais volontiers confisqué son trot, afin qu’il s’aperçoive de l’esprit de liberté qu’une allure de galop pouvait lui procurer. Pendant toute la randonnée, il me secoua avec son pas saccadé, ignorant que ses pattes disposaient d’une autre vitesse à enclencher. Comme il était un peu rondouillard, son excès d’énergie le fit transpirer du garrot. À force de me soulever pour suivre son rythme, je me mis aussi à dégouliner, et notre sueur finit par se mélanger, collant sur ma peau comme des fruits confits.

Alors que nous avancions en file indienne sur un sentier étroit, le cheval devant moi s’arrêta soudain. Je tirai sur les rennes, mais Confiture ne voulut rien savoir et décida de surpasser le barrage en se faufilant dans les roseaux. Il dérangea toute une famille de canards, qui s’envolèrent aussitôt. Ma fougueuse monture s’arrêta enfin, sous les rires de toute la compagnie.

Regardant les oiseaux s’éloigner par-dessus les marais, l’oncle Georges mima un geste de chasseur et cria :

  • Pan !
  • Loupé ! dit mon père. Dommage, pas de confit de canard pour le souper.

Sous son large chapeau noir, le gardian s’étonna d’avoir configuré une si joyeuse troupe, lui, habitué aux hordes de touristes de cavaliers inexpérimentés. Il nous emmena plus loin que prévu, vers des terres encore plus sauvages, pour admirer les flamands roses et surprendre les taureaux dans leur baignoire naturelle. Puis brusquement, il fit demi-tour et dit sur un ton confidentiel :

  • Chut… Désolé, on ne peut aller plus loin. Ici, c’est le territoire du Lou Drapé, on risque de le déranger.

Il nous parla de ce cheval fabuleux à voix basse, mais je ne l’entendis pas, car Confiture s’était déjà lancé sur le chemin du retour. Il fallut alors revenir vers les écuries et reprendre la route du camping.

Collante de sueur, confinée dans l’habitacle de la voiture entre mon frère et mes deux sœurs, je regrettais déjà l’esprit de liberté de cette belle aventure.

Aujourd’hui, quand je repense à mon père, je me dis qu’il avait l’âme d’un confiseur, tant il était capable de nous faire goutter les douceurs de la vie en savourant avec nous les joies de la découverte.

*****

Étonnant tout de même cet esprit de liberté que nous donne l’écriture. J’ai composé ce texte afin de rompre l’ennui du confinement. Pour notre atelier d’écriture mensuel, j’avais proposé dix mots (à vous de les trouver) à insérer dans un texte. D’habitude, je n’écris pas avec les participants durant les ateliers en présentiel, de manière à privilégier une meilleure écoute. Comme cette fois, chacun écrivait depuis son confinement, j’avais une tartine de temps à disposition et j’avais moi aussi besoin de m’envoler. Il m’a suffi de regarder au fond des yeux de cette mule (une photo égarée sur mon ordinateur depuis mon trek de janvier) pour ramener un souvenir au bout de ma plume…

Si vous trouvez les dix mots, essayez vous aussi de composer votre chant du confiné… ou votre champ de confiné… et soyez généreux, partagez-le !

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