Arrivée de nuit à Zurich, quel bonheur de retrouver les miens et de trinquer aux retrouvailles avant de nous enfiler dans le tunnel du Gothard vers le sud des Alpes ! Quelle joie de me retrouver dans ce beau canton du Tessin et de regarder par la fenêtre en me réveillant. C’est encore un peu l’hiver, mais beaucoup de camélias sont déjà en fleur. Quelle chance d’avoir atterri dans une si belle maison ! Quand on rentre au pays, tout semble tellement luxueux… et si silencieux, qu’on s’étonne de ne pas avoir été réveillé par un coup de klaxon.
Travailler pour l’Alliance Française, c’est un peu comme vivre dans un bus de camping (la langue française) et se promener sur la planète avec un sentiment de sécurité. Certes les codes changent, plus culturels dans un coin, plus pédagogiques dans un autre. L’avantage c’est aussi de connaître une équipe mixte, des locaux et des francophones. Les premiers permettent de mieux connaître le pays, les deuxièmes d’échanger autour des sensations communes aux expatriés. L’élément principal reste bien sûr les étudiants, leurs histoires, leurs incompréhensions, leurs sourires, leurs questionnements, leurs partages, leur enthousiasme, leur amitié parfois… Mais comme le principe d’un bus de camping c’est de bouger, une fois les formalités d’intégration terminées, une fois que j’ai compris comment ça marche, le vent se lève et voilà qu’une envie de liberté souffle sur mes ailes. Alors c’est de nouveau le moment de réciter mon poème :
Rondel de l’adieu (1890)
Partir, c’est mourir un peu, C’est mourir à ce qu’on aime : On laisse un peu de soi-même En toute heure et dans tout lieu.
C’est toujours le deuil d’un vœu, Le dernier vers d’un poème ; Partir, c’est mourir un peu, C’est mourir à ce qu’on aime.
Et l’on part, et c’est un jeu, Et jusqu’à l’adieu suprême C’est son âme que l’on sème, Que l’on sème à chaque adieu : Partir, c’est mourir un peu…
Edmond Haraucourt
C’est surtout la notion de « semer un peu de son âme » que j’aime, parce que j’ai grandi avec la notion qu’il fallait semer pour récolter. Ici, j’ai regardé grandir mes plantes sur mon balcon et je viens de les confier à ceux qui sauront les aimer, ainsi je resterai encore un peu dans ce pays et sa généreuse nature.
Ah au fait, je ne vous ai pas raconté mon aventure en train (eh oui, je suis tenace, j’avais cette idée en tête depuis mon arrivée).
Mercredi 9 février 7 h. 59
Ça y est, j’y suis… je pars en train. Je pensais que le train pour Cartago partait à 8 heures, mais quand j’arrive à la gare, il part sans moi dedans… Un contrôleur me fait signe pour me montrer que celui en direction d’Heredia est prêt à partir… Trop tard, il se met en mouvement quand je m’approche. Je vois une femme courir vers un troisième train, je la suis. On me dit qu’il va à Alajuela, peu importe la destination, ce que je veux c’est prendre le train. Le temps de m’installer sur une banquette hyper moderne (on dirait un métro parisien à sa première sortie tant il rutile de propreté), les portes se ferment et c’est le grand départ.
Deux contrôleurs en t-shirt rouges vendent les billets : 1005 colones, d’accord c’est un peu plus cher que le bus, mais c’est tellement plus sympa comme moyen de transport. Je ne comprends pas pourquoi il m’a donné deux tickets, il en déchire un. Non ce n’est pas le ticket pour le retour.
En face de moi, deux jeunes entourent une grand-mère au visage marqué par une longue vie. Celle-ci a l’air ravie de l’excursion. Dans chacune de ses mains, elle tient la main de ses petits-enfants. La jeune fille filme le mouvement et leur trio avec son téléphone portable. Attendrie par ses regards d’amour vers son aïeul, je lui propose de les prendre en photo, lui disant qu’ils forment un très joli tableau. Elle accepte avec plaisir, puis montre le résultat à sa grand-mère. Malgré leur masque, je devine le dessin d’un grand sourire sur chaque visage.
Quand on repart d’Heredia, je comprends pourquoi j’ai deux tickets, on me demande le deuxième et le contrôleur valide le trajet Heredia – Alajuela en déchirant le deuxième papier.
Le paysage est tout autre vu du train, je préfère tellement le train aux encombrements sur les routes. La locomotive siffle toutes les cinq secondes pour avertir les piétons ou le trafic qui pourraient se trouver sur la voie, car le convoi passe très près des maisons.
Quand j’arrive à destination, je demande à quelle heure est le prochain train pour rentrer à San José – 16 heures 30… ah ouais, c’est peut-être pour cela que si peu de gens le prennent, il n’y a pas beaucoup de correspondance. Je vais avoir largement le temps de me promener dans cette charmante ville que je connais déjà, mais comme je suis en course d’école je profite de la tranquillité de la petite bourgade et retourne voir le musée historique en lisant plus en détail. Je prends le temps de perdre mon temps.
…
16 h. 10
Quand j’achète mon billet pour le retour à la jeune femme du guichet, elle me dit que ce train (super moderne) existe depuis deux ans et que beaucoup voudraient le supprimer, c’est triste. Ils n’ont rien compris ! Tant pis pour eux, les premiers de classe ne supportent pas qu’on leur dise ce qu’ils doivent faire pour être meilleurs. Tout est politique certainement, mais ici tout doit d’abord rapporter, on veut que toujours plus de monde gagne de l’argent, ils préfèrent qu’il y ait des bus, des camions, etc. ça donne plus de travail. Ils ne craignent pas les embouteillages, peut-être qu’ils aiment bien cette idée de ressembler aux Américains avec cette impossibilité de se déplacer rapidement aux heures de pointe.
Peu importe ce que j’en pense, sauver le train ne semble être le combat de personne, ce n’est donc pas mon problème. Comme disait mon grand-père « C’était juste pour dire quelque chose. »
Moi qui aime bien aller voir ce qu’il y a au bout du bout, je crois que je vais m’arrêter là et m’asseoir un instant sur la plage qui s’étend à l’infini. Bercée par la symphonie continue des rouleaux, je contemple l’horizon. Mes poumons se souviendront de l’air que je respire. Mes orteils garderont en mémoire le velours noir de ce sable. Mon palais n’oubliera pas le goût salé de cette dernière baignade.
Dans cette zone de la côte sud, l’âme de la communauté afro-caribéenne du Costa Rica s’impose. Ici s’établirent les ouvriers-jamaïcains venus au milieu du XIXème siècle pour construire la ligne ferroviaire. Puerto Viejo est une ville festive bien plus agitée que Manzanillo. Dans la rue, on propose des t-shirts Bob Marley et tout ce qui va avec la mode rasta. Vu le nombre de bars, et les petites odeurs dans les rues, cela semble plaire à ceux que nous appelions autrefois les baba-cool. La côte caraïbe est connue aussi pour son spécial « Rice and Beans » qui a un délicieux goût de noix de coco. J’ai trouvé une sympathique Colombienne qui loue des petits bungalows sur la plage et fait des délicieux arepas qui me ramène aux saveurs de la Colombie.
C’est la saison des pluies dans les Caraïbes, mais de toute façon c’est toujours très humide.
Quand mes enfants étaient petits, leur plaisir était que je leur donne la permission d’aller en maillot de bain sous la pluie. Alors j’ai fait comme eux hier pour éviter de me mouiller . J’ai marché presque 20’000 pas (non je ne suis pas assez dingue pour les avoir comptés mais mon téléphone m’a félicitée quand je suis rentrée) sur le sable tantôt noir tantôt blanc, pour aller voir comment était le paysage au bout de la baie que j’apercevais.
Sur la plage, l’atmosphère était tellement mystique et solitaire qu’à un moment j’ai cru que j’allais voir débarquer Jack Sparrow et ses pirates des Caraïbes.
Ce n’est pas mon habitude de parler de la Saint Valentin mais ces deux couples d’amoureux méritent que l’on partage leur bonheur, que ce soient ces deux grenouilles surprises pendant une promenade nocturne près du volcan Rincón de la Vieja ou ces deux perroquets qui se bécotaient tout près de chez moi.
Voilà, j’ai terminé mon contrat à l’Alliance Française du Costa Rica, les ailes de la liberté m’ont conduites du côté des Caraïbes près de la frontière avec le Panama. J’ai rencontré cette élégante aigrette blanche hier soir sur la plage de Manzanillo. Comme un enfant elle attendait la vague et courait vers le rivage pour y échapper, sans même avoir peur de moi.
Comment pourrais-je t’écrire une lettre d’amour, moi qui suis dans le désamour ? Alors je retourne là où tout commença, sur les lieux où je pris la première photo de toi. Quand j’arrive dans une nouvelle ville, j’adore m’y perdre, y marcher jusqu’à ce que mes pieds demandent grâce. Ce sont toujours vers les parcs, les zones vertes, que je m’oriente pour m’y reposer et poser mon regard sur les alentours. Ce jour-là, je m’arrêtai sur un banc en pierre dans le petit Parque Nacional. C’est de là que je photographiai ce haut bâtiment gris, ce bloc de béton sans fenêtre qui m’intriguait. Peu après, j’envoyai la photo à mes enfants pour leur montrer où j’avais atterri. Mon fils me demanda si c’était une prison. À l’époque j’ignorai encore que c’était le bâtiment où siégeait l’Assemblée Législative du Costa Rica. Je l’appris plus tard par mes étudiants du niveau 8 ; ils en parlaient à chaque fois qu’il fallait évoquer les endroits moches de leur ville. Ils proposaient des solutions pour végétaliser la grisaille et rendre la tour moins hostile. Comme moi, certains ne comprenaient pas pourquoi on avait construit une telle forteresse où abriter les politiques qui dirigent le pays. C’est autour de cette première image que je commençai la construction de ton ossature.
Un autre endroit encore plus critiqué ressortait à chaque session : la Coca Cola. La première fois cela m’a fait sourire, qu’avait cette grande marque américaine à voir avec toi ? Était-ce le sang qui circulait dans tes veines ? Les étudiants m’expliquèrent le démantèlement de l’usine et l’appropriation de la zone par le monde du voyage, gare routière vers de nombreuses destinations, zone malsaine qui pouvait décourager plus d’un voyageur en partance ou à son arrivée.
Je regrette aussi que les habitants déversent leurs ordures dans les boyaux de tes rues et que d’autres les éventrent pour découvrir quelques trésors oubliés. Cela donne une image de toi désolante.
Pardon, cher Chepe, de ne parler que de tes défauts, mais j’aimerais te faire réagir, tout cela n’est pas de ta faute. Pour nous autres les humains, on parle depuis quelques années de « relooking », peut-être est-ce de cela dont tu aurais besoin. Il ne s’agit pas de détruire une personne, mais de la mettre en valeur, de l’aider à se sentir fière et de lui faire découvrir quels sont ses charmes. Je crois que cela pourrait aussi fonctionner pour une ville. Comment ? Choisis-toi un bon coach. Quelqu’un qui t’aime et sache te faire briller.
Ce qui m’inquiète, c’est que normalement je trouve toujours quelqu’un qui réussit à me faire aimer un lieu en me transmettant la passion avec laquelle il le regarde et en me le faisant voir sous un autre angle. Pourquoi un tel désamour ? Ici je n’ai trouvé personne, tous ceux qui habitent chez toi me parlent d’autres villes bien plus belles que toi. On évoque tes voisines Cartago, Heredia ou Alajuela, mais personne ne te préfère… c’est triste. Allez, trouve-toi un excellent coach qui te permettra de te faire un bon lifting de popularité.
Comme j’aime marcher, je voudrais des trottoirs moins défoncés, des chemins urbains qui offrent quelque chose qui ressemble à ce qu’il y a de plus beau dans ton pays : la nature. J’aimerais un endroit qui me fasse oublier les concerts de klaxons incessants, un espace d’où l’on n’aperçoit pas les lourds camions, ou les bus, qui traînent derrière eux de gros nuages noirs. Ce serait bien de ne plus entendre ces moteurs pétaradants installés sur des vélos. Comment peut-on inventer de telles horreurs dans un pays qui se dit écologique ? Et si le chant des oiseaux égayait tes rues, tes poumons ne seraient-ils pas en meilleur état ? Voilà ce qui ferait ta force et donnerait envie aux touristes de s’arrêter quelques nuits dans tes bras plutôt que de te fuir à peine leur avion atterri.
Bien sûr, on a conservé quelques rares bâtiments qui ont du charme. Celui de l’Alliance Française en est un. Avant de commencer à y travailler, j’ignorais que la photo était trompeuse, je pensais qu’il s’agissait d’un quartier de style colonial. Il n’en est rien, puisque cette jolie construction à colonnade verte est coincée entre un parking sans âme et un carrefour à grand trafic. Bien sûr, je comprends que des buildings de vingt et un étages rapportent plus que cette petite maison coloniale… mais tout doit-il absolument avoir un rapport avec l’argent ?
Mon endroit préféré chez toi est le théâtre national. Même si la façade noircie ne paie pas de mine de l’extérieur, l’intérieur est un véritable joyau d’architecture. J’y sens battre ton cœur. Ce haut lieu culturel me fait rêver par tout ce qui a pu s’y jouer ou simplement pour l’amour du beau. Adorable aussi le petit café où j’y entends le susurrement de l’art dans toute sa splendeur.
Par contre, je trouve tellement dommage qu’on ait construit une si belle place de la Culture sans penser à y mettre un peu de verdure pour ombrager. Comme moi, tu préférerais certainement que les gens aient envie d’y flâner et de s’asseoir sur les bancs. Pourtant tout ce béton a l’effet d’une plaque de cuisson dès que le soleil y brille, alors que l’on souhaiterait y voir ton sourire.
Ce qui m’intrigue le plus chez toi c’est ce train que l’on entend siffler de partout mais que personne ne prend. J’adore voyager en train. Si le voyage en bus est une contrainte, partir sur les rails est une promesse d’aventure. Dans ce pays où on prévoit un parc tout électrique pour 2050, pourquoi ne s’occupe-t-on pas du potentiel de ton système nerveux ? Le rail n’aurait-il pas le pouvoir de désengorger un trafic qui t’étouffe ?
Je pourrais aussi parler du Marché Central, véritable labyrinthe aux allures de souk, ton cerveau peut-être, on y trouve de tout, mais dans cet endroit c’est moi qui y étouffe…
Voilà cher Chepe, j’espère que ma sincérité ne t’aura pas blessé. Je te souhaite de trouver un bon coach pour te relooker afin qu’on ne dise plus de toi que tu es la ville la plus laide du pays. Si c’est mon désir le plus secret, c’est parce qu’au fond de moi je crois que je t’aime un peu pour tout ce que tu ne montres pas.
S’il y a une création de la nature qui me fascine c’est bien la métamorphose de la chenille en papillon. Cette transformation, ou cette renaissance si vous préférez, est le symbole même de l’évolution. Déjà enfant, j’étais ébahie devant ce phénomène et me demandais, un peu naïvement, comment ce minuscule animal comprenait qu’il devait s’enfermer dans ce petit cocon obscur. J’aurais aussi voulu savoir s’il imaginait déjà en quoi il allait se métamorphoser.
S’accrocher à ses rêves conduit rarement sur une autoroute bien droite… N’est-ce pas ce que nous dit la souplesse de l’écureuil ? Son habileté à vivre sa vie avec panache l’emmène sur les sentiers de la liberté. Le vide ne lui fait pas peur, il récolte les glands et certains deviendront des chênes, la force est dans la persévérance.