C’était une journée bien vaudoise… un petit apéro au vin blanc avec des flûtes, du papet au poireau avec de la saucisse aux choux et des tartelettes au citron. Et pour digérer tout ça, une petite grimpette en bonne compagnie jusqu’au sommet du Suchet, allez, plus c’est haut plus c’est beau, j’adore les sommets, ceux du Jura sont plus faciles à atteindre que ceux de l’Himalaya… et ce n’est pas la neige qui nous arrêtera, même si on rentrera avec les pieds mouillés, on monte gaillardement jusqu’à la pic.
En photographiant l’horizon depuis mon petit village natal, je repense à la forte émotion qui nous envahissait quand la chaîne de l’Himalaya se laissait photographier depuis les terrasses de Katmandou. Certes, les Alpes ne sont pas aussi hautes, le Mont Blanc n’atteint « que » 4’808 mètres d’altitude, mais la magie est la même, peut-être bien qu’elle est encore plus grande quand on prend conscience de la chance d’un tel paysage.
Je monte vers l’hiver : Bosco Gurin 1506 mètres, le village le plus élevé du Tessin, mais malheureusement cette année les skieurs des vacances de carnaval n’y trouveront pas beaucoup de pistes de ski d’ouvertes, par manque de neige. Ainsi l’envie de dévaler les pistes n’est pas trop grande. Alors nous montons à pied jusqu’à la cabane Grossalp (1907 mètres) et profitons de l’air frais sans trop nous enfoncer dans la neige.
Alors que le printemps explose au sud de notre petit pays pacifique, les bombes tombent sur l’Ukraine et terrorisent le monde entier. Je me sens tellement naïve de ne pas avoir cru qu’il en était capable… Comment peut-on avoir si peu de considération pour ses voisins et surtout pourquoi ? La seule réponse possible qui me vient c’est la folie du pouvoir, faite de nostalgie du temps des tsars ou d’une union soviétique toute puissante qui faisait trembler le reste du monde en arrachant la liberté d’expression au peuple. Ce besoin de posséder, d’envahir, de dominer est encore plus difficile à comprendre quand on vient d’un pays qui n’a jamais colonisé de territoires.
Ce genre de folie a déjà existé et mon innocence de ne pas y avoir cru est d’autant plus grande, c’est donc que je n’ai pas encore compris jusqu’où pouvait aller la folie humaine. C’est bien là le propre de la folie, elle n’a ni loi, ni règle, ni logique, on ne sait pas où elle mène…
Alors dans mon impuissance la plus totale, j’ai marché sur le flanc de la colline jusqu’à retrouver le paysage que j’avais photographié il y a à peine plus d’une année.
Dis, tu crois que c’est le Weissmies ? Et puis on devrait voir le mont Rose aujourd’hui, non ? Il n’y a pas à dire plus c’est haut plus c’est beau. Depuis le sommet du Sassariente (1767 mètres), nous contemplons la chaîne des Alpes grâce à un ciel limpide. À nos pieds, le lac Majeur s’étire vers l’Italie. Vu la température, j’imagine les nombreux touristes sur les quais et les terrasses de Locarno et Ascona.
Plus besoin de Google maps ou Mapsme, je marche en terrain connu…
Il ne neige pas sur le lac Majeur, c’est plus le printemps que l’hiver. Je me réhabitue sans problème à ne plus porter de masque, vu qu’en Suisse il est obligatoire seulement dans les transports publics… Même si au début on a l’impression d’être hors-la-loi, cette liberté retrouvée montre enfin les sourires… Les opposants aux vaccins ont eux aussi retrouvé la liberté d’aller et venir comme ils veulent, puisqu’il ne faut plus montrer pattes blanches avec le passe vaccinal.
Arrivée de nuit à Zurich, quel bonheur de retrouver les miens et de trinquer aux retrouvailles avant de nous enfiler dans le tunnel du Gothard vers le sud des Alpes ! Quelle joie de me retrouver dans ce beau canton du Tessin et de regarder par la fenêtre en me réveillant. C’est encore un peu l’hiver, mais beaucoup de camélias sont déjà en fleur. Quelle chance d’avoir atterri dans une si belle maison ! Quand on rentre au pays, tout semble tellement luxueux… et si silencieux, qu’on s’étonne de ne pas avoir été réveillé par un coup de klaxon.
Travailler pour l’Alliance Française, c’est un peu comme vivre dans un bus de camping (la langue française) et se promener sur la planète avec un sentiment de sécurité. Certes les codes changent, plus culturels dans un coin, plus pédagogiques dans un autre. L’avantage c’est aussi de connaître une équipe mixte, des locaux et des francophones. Les premiers permettent de mieux connaître le pays, les deuxièmes d’échanger autour des sensations communes aux expatriés. L’élément principal reste bien sûr les étudiants, leurs histoires, leurs incompréhensions, leurs sourires, leurs questionnements, leurs partages, leur enthousiasme, leur amitié parfois… Mais comme le principe d’un bus de camping c’est de bouger, une fois les formalités d’intégration terminées, une fois que j’ai compris comment ça marche, le vent se lève et voilà qu’une envie de liberté souffle sur mes ailes. Alors c’est de nouveau le moment de réciter mon poème :
Rondel de l’adieu (1890)
Partir, c’est mourir un peu, C’est mourir à ce qu’on aime : On laisse un peu de soi-même En toute heure et dans tout lieu.
C’est toujours le deuil d’un vœu, Le dernier vers d’un poème ; Partir, c’est mourir un peu, C’est mourir à ce qu’on aime.
Et l’on part, et c’est un jeu, Et jusqu’à l’adieu suprême C’est son âme que l’on sème, Que l’on sème à chaque adieu : Partir, c’est mourir un peu…
Edmond Haraucourt
C’est surtout la notion de « semer un peu de son âme » que j’aime, parce que j’ai grandi avec la notion qu’il fallait semer pour récolter. Ici, j’ai regardé grandir mes plantes sur mon balcon et je viens de les confier à ceux qui sauront les aimer, ainsi je resterai encore un peu dans ce pays et sa généreuse nature.
Ah au fait, je ne vous ai pas raconté mon aventure en train (eh oui, je suis tenace, j’avais cette idée en tête depuis mon arrivée).
Mercredi 9 février 7 h. 59
Ça y est, j’y suis… je pars en train. Je pensais que le train pour Cartago partait à 8 heures, mais quand j’arrive à la gare, il part sans moi dedans… Un contrôleur me fait signe pour me montrer que celui en direction d’Heredia est prêt à partir… Trop tard, il se met en mouvement quand je m’approche. Je vois une femme courir vers un troisième train, je la suis. On me dit qu’il va à Alajuela, peu importe la destination, ce que je veux c’est prendre le train. Le temps de m’installer sur une banquette hyper moderne (on dirait un métro parisien à sa première sortie tant il rutile de propreté), les portes se ferment et c’est le grand départ.
Deux contrôleurs en t-shirt rouges vendent les billets : 1005 colones, d’accord c’est un peu plus cher que le bus, mais c’est tellement plus sympa comme moyen de transport. Je ne comprends pas pourquoi il m’a donné deux tickets, il en déchire un. Non ce n’est pas le ticket pour le retour.
En face de moi, deux jeunes entourent une grand-mère au visage marqué par une longue vie. Celle-ci a l’air ravie de l’excursion. Dans chacune de ses mains, elle tient la main de ses petits-enfants. La jeune fille filme le mouvement et leur trio avec son téléphone portable. Attendrie par ses regards d’amour vers son aïeul, je lui propose de les prendre en photo, lui disant qu’ils forment un très joli tableau. Elle accepte avec plaisir, puis montre le résultat à sa grand-mère. Malgré leur masque, je devine le dessin d’un grand sourire sur chaque visage.
Quand on repart d’Heredia, je comprends pourquoi j’ai deux tickets, on me demande le deuxième et le contrôleur valide le trajet Heredia – Alajuela en déchirant le deuxième papier.
Le paysage est tout autre vu du train, je préfère tellement le train aux encombrements sur les routes. La locomotive siffle toutes les cinq secondes pour avertir les piétons ou le trafic qui pourraient se trouver sur la voie, car le convoi passe très près des maisons.
Quand j’arrive à destination, je demande à quelle heure est le prochain train pour rentrer à San José – 16 heures 30… ah ouais, c’est peut-être pour cela que si peu de gens le prennent, il n’y a pas beaucoup de correspondance. Je vais avoir largement le temps de me promener dans cette charmante ville que je connais déjà, mais comme je suis en course d’école je profite de la tranquillité de la petite bourgade et retourne voir le musée historique en lisant plus en détail. Je prends le temps de perdre mon temps.
…
16 h. 10
Quand j’achète mon billet pour le retour à la jeune femme du guichet, elle me dit que ce train (super moderne) existe depuis deux ans et que beaucoup voudraient le supprimer, c’est triste. Ils n’ont rien compris ! Tant pis pour eux, les premiers de classe ne supportent pas qu’on leur dise ce qu’ils doivent faire pour être meilleurs. Tout est politique certainement, mais ici tout doit d’abord rapporter, on veut que toujours plus de monde gagne de l’argent, ils préfèrent qu’il y ait des bus, des camions, etc. ça donne plus de travail. Ils ne craignent pas les embouteillages, peut-être qu’ils aiment bien cette idée de ressembler aux Américains avec cette impossibilité de se déplacer rapidement aux heures de pointe.
Peu importe ce que j’en pense, sauver le train ne semble être le combat de personne, ce n’est donc pas mon problème. Comme disait mon grand-père « C’était juste pour dire quelque chose. »