Mes yeux, irrités par la pollution de la grande ville, ont réclamé le regard de la mer. Alors, comme la nomade que je suis aime aller dormir ailleurs, j’ai profité de mes deux jours de congé consécutifs (une rareté à savourer) pour aller aérer mes poumons du côté de Sam Son, une station balnéaire autrefois prisée par les colons français, située à 180 kilomètres au sud de Hanoï. Aujourd’hui, ce lieu est fréquenté uniquement par les Vietnamiens. Les hôtels y sont nombreux le long de la promenade qui a des allures de Miami Beach, mais la majorité étaient fermés, puisqu’ils disent que c’est la saison d’hiver. N’empêche que pour moi cette grande baignoire était à la température idéale, je ne m’en suis pas éloignée et j’ai pu observer le patient travail des pêcheurs. Comme j’y étais l’unique touriste occidentale et que je n’ai guère fait de progrès en vietnamien, les surprises culinaires étaient au rendez-vous. En essayant de traduire le nom d’un plat qui me semblait contenir le mot « thon », Google Traduction me disait « chemise gratuite ». J’ai donc laissé faire le hasard et posé mon doigt sur un plat. C’est une assiette de palourdes qui a été déposée devant moi.
Je suis arrivé ainsi jusqu’au « pont Doumer », l’unique pont qui relie Hanoï à l’autre rive du fleuve. Il faut dire que ce pont est un des travaux les plus considérables que nos ingénieurs aient accomplis ici : c’est un pont en fer, aux arcs-boutants énormes et qui mesure plus d’un kilomètre et demi de long ; il porte au centre une voie ferrée et de chaque côté une voie automobilable et des trottoirs pour les piétons. De très loin au-dessus de la campagne plate on voit filer les anneaux de cet immense serpent, léger, gracieux et fort ; il laisse voir à travers ses hautes poutres un horizon pareil à celui de la mer, il semble une frêle construction et cependant il a résisté aux typhons et aux plus terribles inondations. Comme construction de fer il est ce que j’ai vu de plus important après la tour Eiffel. Mais un de ses charmes, non le moindre, est que, suspendu à une hauteur relativement très grande, son tablier est comme une claie traversée par tous les souffles et tous les vents qu’apportent avec eux les flots rapides du fleuve Rouge.
Extraits de Lettre de Hanoï – Jean Tardieu – Gallimard 1997 (lettre à Roger Martin du Gard écrite entre le 22.1.1928 et le 14 mars 1929)
C’est la lecture de ce petit livre qui m’a donné envie d’aller marcher sur ce pont historique qu’on appelle aussi le pont Français ou pont Long Bien. Je n’y ai croisé qu’un piéton et quelques curieux au bout du pont. C’est vrai qu’il n’a pas l’éclatante couleur du Golden Gate et que sa ressemblance avec la structure de la tour Eiffel s’est un peu étiolée, peut-être parce qu’on ne le repeint pas aussi souvent. Malgré cela, la randonnée en valait la peine, j’ai pris le temps de contempler le fleuve Rouge, bien que pas toujours très rassurée de marcher sur ce trottoir qui montrait parfois quelques failles s’ouvrant au-dessus des flots. Le train y circule toujours mais les voitures n’y ont plus accès, seuls les deux roues peuvent le traverser.
Enfin un samedi de libre qui me permet d’aller dans le joli petit théâtre près du lac. Vous le savez, tous ce qui est aquatique m’attire, alors pourquoi pas le théâtre des marionnettes sur l’eau ? Une forme d’art traditionnel avec une identité culturelle spécifique au Vietnam, des scènes de la vie quotidienne des villageois, des légendes, des mythes et des scènes historiques, c’était vraiment charmant.
Un nouveau jour rougeoyait le ciel du matin. Le feu du soleil embrasait l’horizon. Le temps suspendait sa mesure. Puis la fleur apparut et éclata de rouge, épanouie devant l’aurore, réjouie d’un si beau matin pour éclore… Elle embrassait l’instant présent et s’en émerveillait.
En buvant un café ce matin au bord de l’étang de mon frère, je repensais à toutes les grenouilles photographiées au Costa Rica. Celle-ci mérite bien un saut sur ma page, même si ses teintes sont moins éclatantes.
(…) L’esprit de grenouille emprunt de mystère
La facilité à passer de l’eau à la terre est une caractéristique de la grenouille. Ceux qui se sentent proches de cet animal totem pourraient naturellement avoir de la facilité à naviguer entre les différents plans d’existence, qu’ils soient physiques, spirituels ou émotionnels, et aimer jouer avec la magie de la vie et de la nature.
Notez que cet animal est actif la nuit et est souvent considéré comme l’animal favori de ceux qui s’adonnent à la sorcellerie et aux arts de la magie. Par analogie, cet animal totem est également associé aux mystères de la vie et à l’inconnu. (…)
Ne juge aucun homme avant d’avoir marché avec ses mocassins durant deux lunes.
Proverbe amérindien
C’est à ce proverbe que je pensais hier en récoltant les patates douces chez mon frère, un travail pénible que je ne connaissais pas puisque c’est une nouvelle culture en Suisse depuis quelques années. La récolte se fait encore manuellement à cause de la délicatesse du produit, ce qui me rend admirative envers ceux qui font ce travail plus longtemps que ma journée d’exploration.
Et si avant de glisser le bulletin de vote dans les urnes pour cette nouvelle initiative les gens prenaient le temps de discuter avec ceux qui travaillent dans le domaine agricole ?
Oui, m’a répondu mon frère, c’est « grâce » au réchauffement climatique que ce genre de culture a son avenir en Suisse. L’être humain n’a jamais cessé de chercher des solutions pour tenter de s’adapter aux évolutions (positives ou négatives). On ne devient pas agriculteur sans passer par de longues réflexions, des études et la pratique du métier pendant des années, ils méritent qu’on leur fasse confiance.
D’autre part, je vis à l’étranger depuis quelques années, je vois bien que par rapport à la Suisse la conscience écologique pour la production agricole n’est pas aussi exigeante dans de nombreux pays et que ce serait risquer de devoir importer encore plus de produits dont la qualité n’est pas garantie.
Si on ne perd pas l’habileté et les gestes du sécateur, les quelques courbatures de ce matin me font comprendre que je suis désormais une citadine… Quelle chance que la promotion de mon livre (ma récolte à moi) coïncide avec une saison précoce pour la vendange. J’ai toujours adoré cette période de l’année, depuis le premier coup de sécateur jusqu’à la raclette finale, en passant par tous les petits plaisirs qui éveillent chaque sens. Le fromage des dix heures, le verre de blanc bien frais qui descend dans le gosier, le gâteau aux pruneaux et au chocolat d’hier m’ont rappelé ces douces joies.
J’aime avoir des habitudes quand je suis quelque part. On pense mieux pendant la routine quotidienne, on voit mieux aussi, même si on est à des milliers de kilomètres de son lieu d’origine. Il n’y a que l’horaire qui varie, le paysage est le même, les figurants ? Vu mon grand handicap qui fait que je ne reconnais pas les gens mais leurs histoires, je ne saurais vous dire si ce sont les mêmes personnages.
Je descends les 7 étages de mon immeuble et me faufile dans la foule, observant chaque mouvement :
Il y a un premier lac proche de chez moi avec ses pêcheurs, ces dames qui se tapent sur les pieds ou sur les jambes assises sur un banc.
Il y a cette petite boutique où chaque matin on confectionne des couronnes de fleurs aux teintes éclatantes. Au début je croyais que c’était des couronnes mortuaires, mais j’ai compris lors de la fête du 1er août organisée par l’ambassade suisse que c’était aussi des ornements pour les célébrations.
Il y a tous ces gens, attablés sur leur petit tabouret en plastique, qui mangent des soupes de nouilles sur les trottoirs. Souvent c’est tellement encombré que je préfère marcher sur le bord de la route.
Il y a de nombreux policiers dans leur uniforme kaki qui surveillent je ne sais quoi devant des petites cabanes en bois.
Il y a tous ces feux de la circulation qui des matins semblent parfaitement en harmonie avec la cadence de mon pas et d’autres matins ils me contrarient en étant obstinément rouges dès que j’arrive.
Il y a chaque matin ce même plaisir quand j’arrive sur les rives du lac Hoam Kiem et que je me lance dans le circuit… toujours dans le sens des aiguilles d’une montre pour me rappeler au bon souvenir de la marche autour du stupa.
Il y a tous ces groupes (surtout des femmes) qui font leur gymnastique quotidienne au rythme de quelque haut-parleur. Chacun a un emplacement spécifique, comme si c’était leur salle de sport. Mon préféré est celui sous le grand arbre car ils me surprennent toujours. Selon les horaires, ils dansent la valse, le tango, la salsa ou des chorégraphies plus locales, plus proches du Thai Chi vietnamien.
Il y a ce petit monsieur un peu âgé qui se promène avec une grosse médaille d’or autour du cou. Une fois il s’est assis à côté de moi sur un banc et il a essayé de communiquer. Comme son anglais n’était guère meilleur que mon vietnamien, je n’ai pas pu savoir dans quelle discipline il avait gagné sa médaille. C’était pendant les jeux asiatiques, je croyais qu’il en faisait partie, mais vu que les jeux sont finis depuis longtemps, il doit y avoir une autre explication puisqu’il est toujours là…
Il y a tous ces photographes avec des super objectifs qui attendent de photographier quelques sujets. Il est vrai que le cadre paisible du lac attire les foules et cela semble un rite de revêtir ses plus beaux habits pour immortaliser un instant de bonheur.
Il y a ces vendeurs d’éventails qui repèrent la sueur sur mon visage et qui m’éventent au passage, persuadés qu’ils vont faire une bonne affaire.
Il y a ce monsieur qui m’a fait croire au début qu’il y avait des oiseaux magnifiques à observer sous les arbres, jusqu’à ce que je comprenne que c’était avec son sifflet qu’il reproduisait ces chants mélodieux.
Il y a souvent des jeunes gens qui me demandent si je peux répondre à quelques questions. C’est un bon moyen pour eux de pratiquer l’anglais qu’ils étudient, ils arrêtent des Occidentaux autour du lac. L’autre jour ce sont deux fillettes d’une dizaine d’années qui m’ont épatée. Elles se débrouillaient tellement bien en anglais que je leur ai demandé si elles étaient dans une école anglophone. Non, m’ont-elles répondu, elles apprennent sur internet. L’une d’elle a même dit, un peu étonnée, qu’elle apprenait mieux toute seule sur internet qu’à l’école. Attention chers professeurs ! Il y a peut-être à creuser du côté de cette réflexion, ai-je pensé.
Il y a ces conducteurs de rickshaw qui m’interpellent au passage, espérant qu’enfin je me fatiguerai de mes longues marches et aurai envie de me reposer dans leur carriole pour qu’ils puissent gagner quelques sous en pédalant.
Il y a toutes sortes de vendeurs qui proposent chacun leur spécialité. Il y a cette femme en particulier qui m’interpelle chaque matin pour tenter de me vendre de l’eau, des cigarettes, un parapluie (quand il pleut) ou autres.
Il y a toutes ces jardinières au chapeau conique, accroupies dans les plates-bandes qui repiquent, désherbent, arrosent et renouvellent sans cesse les plantations… offrant au regard de beaux tableaux végétaux sous les grands arbres généreux en ombre.
Mais il y a aussi chaque matin quelque chose qui me surprend. Ce matin, c’était ce grand Américain noir sur le chemin du retour. Il avait un immense sac à dos avec les drapeaux de tous les pays. Au fait, je ne sais pas pourquoi je dis qu’il était Américain… Je ne lui ai pas parlé. Quand il a passé à côté d’un de ces policiers (ou soldat) en uniforme kaki, il s’est arrêté pour lui serrer la main. Dans ma tête j’ai construit toute une histoire… c’était peut-être un Américain qui a quelqu’un de sa famille qui a participé à la terrible guerre d’Indochine.
Et oui, je suis bavarde ce matin, me voilà presque libérée de toutes mes obligations professionnelles pour quelques semaines…
C’est lundi, j’ai congé. Je promène mon doigt sur la carte à la recherche d’un nouveau lac… Et c’est vers le lac Yên Só que je pars en exploration avec mon aimable voisine. On décrit le parc qui l’entoure comme le poumon de la ville. Comme tout le monde travaille, c’est vraiment paisible et agréable de se retrouver en pleine nature pour oublier quelques heures le chaos hanoïen.