Non, ils ne vont pas me manquer ces sacrés singes ! Ils ont dû dormir sur les toits près de chez nous, ils étaient déjà là à la tombée de la nuit et ce matin en buvant mon café, j’avais à nouveau le spectacle de leurs singeries. Si je confesse être un peu lâche et me barricader à l’intérieur dès qu’ils mettent un pied sur notre terrasse, observer à distance me procure quelques distractions et amusements. Il m’est arrivé d’envier leur liberté pendant ces longs mois d’enfermement, même si je ne comprends toujours pas pourquoi ils préfèrent la ville à la campagne. Vu le nombre de petits que compte la tribu cette année, je doute qu’ils aient été affectés par ce que nous continuons d’appeler la crise.
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Moment lunaire
Au Maroc, j’ai vu une fois le désert accoucher de la lune. Sans vous mentir, on aurait dit que ce bel oeuf rond sortait tout droit de la dune. Cela m’a tellement marqué que je crois bien vous l’avoir déjà raconté. J’avais eu la sagesse de ne pas photographier cet étrange phénomène car ceux qui l’ont fait ont été bien déçus de voir que ce n’était pas aussi réel sur la photo que dans leur vécu.
Un peu moins sage peut-être, j’ai tenté à Nagarkot de filmer cette grosse boule qui surgissait derrière la chaîne de l’Himalaya.
C’est une célèbre illusion d’optique, parait-il. J’ai donc cherché une explication sur pourquoi elle nous apparaît plus grosse que dans la réalité. Nos yeux nous disent qu’elle paraît beaucoup plus grande lorsqu’elle est sur la ligne d’horizon. Voici les explications que j’ai trouvées :
La Lune et notre cerveau
D’abord, lorsque nous regardons les choses présentes sur l’horizon (des bâtiments, des arbres, etc.), nous savons qu’elles ne sont pas si éloignées de nous. Elles ne se trouvent qu’à quelques kilomètres. Et, lorsque nous regardons la Lune sur ce même horizon, le cerveau suppose que la Lune se situe elle aussi sur cette même échelle de distances, donc, elle lui apparaît de taille supérieure.
De plus, l’expérience montre que les choses se passant au-dessus de nos têtes nous semblent plus proches et donc, nous apparaissent plus grosses. Ce n’est pas ce qui se produit pour la Lune qui, lorsqu’elle se trouve haute dans le ciel, parait toujours à la même distance. Le cerveau compense en la faisant paraître plus petite. Chose curieuse d’ailleurs, si vous essayez de prendre cette pleine Lune en photo, vous risquez plus tard de la trouver plus petite que l’image qu’il vous en reste dans votre souvenir…
Effectivement, sur la vidéo (et les photos), elle est beaucoup plus petite que dans mon souvenir (peut-être aussi parce que j’avais déjà bu une partie de la grosse bière que vous avez vue sur la photo il y a quelques jours). Ce n’est pas grave, je garderai ce moment lunaire en mémoire, aussi à cause du fond sonore. Écoutez ce bruit de cigales népalaises, encore plus assourdissant que celui des cigales du sud de la France. Si quelqu’un pouvait me dire comment on les appelle, je serais très curieuse de le savoir car je n’ai jamais eu la réponse que j’attendais, bien que j’aie autant insisté que le Petit prince pour qu’on réponde à ma question…
Le moment du jeudi
C’est dire combien j’ai l’esprit en vacances… je réalise ce matin que jeudi c’était hier. Tant pis, mettons-nous en marche avec ce que je préférais à l’école où j’enseignais. Tous les jeudis matins, à l’issue de l’assemblée, les élèves regroupés par maison (comme dans Harry Potter) défilaient derrière leur drapeau autour du jardin de l’école. Après la parade, on annonçait le nom du meilleur groupe, faisant la fierté du capitaine de l’équipe et de tous ses membres.
Si j’en parle au passé, c’est parce qu’il y a si longtemps que les musiciens de l’école n’ont pas été entendus près du jardin. Ces moments-là m’ont vraiment manqué ces derniers mois. Je peux donc imaginer combien cette réunion du jeudi manque à chacun, mais surtout le danger que l’on court en isolant des enfants depuis si longtemps. Loin des jeux dans la cour de l’école, loin des confidences des copains, loin des bêtises, loin des regards bienveillants (ou réprobateurs) des enseignants, loin des sports d’équipe, loin des fous-rires des amis… on leur demande d’attendre encore un peu… et je ne peux que soupirer à leurs côtés.
Alors aujourd’hui, même si ce n’est pas jeudi, voici la marche du jeudi pour attendre encore un peu jusqu’à ce qu’on les laisse enfin retourner rire dans la cour de l’école…
Jour J – x
Pratiquer la patience est la manière la plus efficace de préserver la paix de l’esprit.
Dalaï Lama
Bien que j’étais plutôt douée en algèbre, je m’avoue incapable de calculer la valeur de x dans l’équation Jour J – x.
Hier, j’étais en colère en apprenant que l’aéroport de Katmandou ne rouvrirait pas le 17 août comme prévu. Cette fois, j’étais tellement convaincue que l’heure du départ allait sonner tout bientôt. Et bien non, c’était sans compter sur les décisions des politiciens népalais… Bien que les fortes pluies de la mousson aient créé plus de victimes que celui que je ne nommerai pas, il faut encore attendre.
Ma colère ne sert à rien, puisqu’elle n’a point d’ailes. Alors, j’attendrai et continuerai d’apprendre la patience. Je ferai comme le papillon, je ne compterai plus les jours mais les moments. Tant pis si je ne réussis pas à résoudre l’équation, l’important c’est de savoir que, comme toujours ici, à la fin tout s’arrange… la seule véritable inconnue est la distance entre le moment présent et la fin.

Jour J – 8 ?
L’incertitude est le pire de tous les maux jusqu’au moment où la réalité vient nous faire regretter l’incertitude.
Alphonse Karr

Jour J – 9
L’instrument qui a joué le rôle le plus important pour conquérir ma liberté dans ce pays si différent du mien est bien sûr ce cher Scooty, dont il va falloir se séparer. Si j’avais eu le courage et l’inconscience de la jeunesse, j’aurais peut-être tenté un retour par monts et par vaux sur mon beau destrier rouge, mais j’ai la sagesse de mon âge, alors j’ai décidé de le vendre.
C’est à cause de cela que j’ai découvert que j’étais hors-la-loi depuis octobre, car je n’ai jamais eu de livret bleu (la carte grise locale) attestant que j’étais propriétaire. C’est en discutant avec mon voisin népalais, qui m’a demandé le petit livret pour voir les détails du véhicule, que j’ai compris que je ne l’avais jamais reçu. Alors hier matin, j’étais chez Honda dès l’ouverture, le petit livret bleu m’attendait depuis octobre… ouf je ne suis plus hors-la-loi (mais n’en dites rien à la police locale). C’est vrai qu’ils m’avaient appelé plusieurs fois depuis le garage, et moi je croyais à chaque fois que c’était pour aller faire le service. Comme toujours ici, tout finit par s’arranger et hier soir j’avais le sourire, Scooty aura une nouvelle cavalière qui, j’en sûre, l’emmènera vers de nouvelles aventures et, je l’espère, me donnera de ses nouvelles.
Oubliés ces longs mois d’enfermement quand je songe aux découvertes vers lesquelles il m’a menée (en me perdant assez souvent), depuis les routes cabossées et poussiéreuses en direction du monastère de Namobuddha, jusqu’aux ornières boueuses menant à Nagarkot.
Quand j’ai la chance d’être quelque part ailleurs, loin de ma routine quotidienne pour regarder l’aube se lever, j’ai l’impression de recevoir un cadeau des Dieux au moment où le Soleil s’apprête à illuminer une nouvelle journée. Même si on l’a déjà vu pointer ses premiers rayons sur un paysage, l’émerveillement est chaque fois nouveau, comme si la lumière arrivait directement sur notre âme. Voici un autre moment magique de Nagarkot.

Jour J – 10
Et si c’était vraiment la fin de cette aventure népalaise ? Alors vient le moment de réfléchir à ce que je vais emporter dans mes bagages… mais aussi à songer aux habitudes qui me manqueront de cette tranche de vie asiatique. J’ai encore dix jours pour y penser, mais la première qui me vient à l’esprit c’est cette tradition d’allumer des lampes à huile autour des stupas les soirs de pleine lune. J’aime ces flammes d’espoir dans le cercle de la vie. Un ancien proverbe dit
Le soleil voit votre corps. La lune voit votre âme.
Cette énergie cosmique n’est plus guère vénérée dans nos traditions occidentales et je trouve cela dommage, on ne devrait pas allumer des bougies que pour commémorer des victimes de quelque catastrophe… Ici, on sait prendre le temps et se souvenir que nous sommes fait d’ombre et de lumière. Alors, voici le moment magique de ma dernière pleine lune dans les montagnes, avec une assiette de momos, mon plat préféré au Népal. La saveur de ces petits ravioli en forme de demi lune me manquera aussi.

À venir
L’avenir, tu n’as pas à le prévoir, mais à le permettre.
Antoine de Saint-Exupéry
Voilà la citation avec laquelle je vais avancer jusqu’à la fin de ce chapitre népalais. Mon vol vers Zurich est programmé pour le 20 août. Je ne sais pas encore quelle sera ma prochaine mission professionnelle, mais j’envoie des candidatures partout où je voudrais permettre un nouveau chapitre, tout en me réjouissant de bientôt revoir les miens.
Je viens de rentrer d’une semaine de vacances en montagne ; j’ai « dû » rester une nuit de plus à Nagarkot car pendant mon séjour le gouvernement a décidé de réintroduire la règle de la circulation pair/impair. Quelle n’a pas été ma surprise quand la direction de l’hôtel m’a offert de déménager dans la suite princière pour cette nuit supplémentaire. Me croirez-vous si je vous dis que j’ai d’abord refusé d’être surclassée ? Ce n’est que la crainte de me faire enguirlander au retour par ma joyeuse voisine qui m’a fait revenir sur ma décision et oser jouer la princesse pour une nuit. Malgré la mousson, j’ai eu droit au spectacle et compris le troisième matin pourquoi il y avait autant d’hôtels sur cette montagne proche de Katmandou.

Allumer le feu
On risque de pleurer un peu si l’on s’est laissé apprivoiser.
Antoine de Saint-Exupériy

Je vous parlais de fleur il n’y a pas si longtemps…
Hier, j’ai reçu ce joli bouquet de fleurs virtuel qui montre combien nous sommes capables de nous adapter au changement. Certes, j’aurais préféré un au-revoir loin de nos écrans d’ordinateur et les voir rire entre amis une dernière fois dans la cour de l’école. Heureusement j’ai les souvenirs en tête (et dans ma petite boîte) de ce qu’a été ma mission dans cette école. Il m’est arrivé de dire que j’apprenais plus que les élèves en m’initiant à toutes les cérémonies de chaque culture. Ces longs mois de cours en ligne n’ont pas été aussi divertissants, il a fallu continuer au rythme du tam-tam Zoom.
J’ai beau être habituée aux départs, quand je quitte une classe telle celle-ci, j’ai toujours un léger sentiment de tristesse de les abandonner sur le chemin. Il y a quelque chose de magique d’observer des adolescents. On les connaît dans le cocon de l’enfance et on les voit peu à peu déployer les ailes du papillon qui les emmènera vers leur vie d’adulte. Ce n’est jamais gagné d’avance, il faut apprivoiser leur monde à pas prudents, ne plus les traiter en enfants, mais ne pas exiger d’eux non plus une attitude d’adulte. Déjà en mars, j’ai laissé les plus grands partir sur une nouvelle route, vers leur destin d’étudiant. Comme l’ont si joliment écrit mes élèves « …comme tout ce qui est bon touche à sa fin… »; c’est vrai, on prend le risque de la tristesse dès que l’on se laisse apprivoiser.
Je repense souvent aux paroles de Montaigne « Enseigner, ce n’est pas remplir un vase c’est allumer un feu » et j’espère toujours que le feu brûlera pendant longtemps.
Ce matin, alors que je commence mes vacances, je me demande si notre hymne à nous tous enseignants ne devrait pas être la chanson de Johnny « Allumer le feu ! »
Pour l’instant, c’est peut-être la pluie que Scooty va devoir défier, pour m’emmener quelque part sur la montagne, loin de tous les écrans et du tam-tam de Zoom.
La marche du jeudi m’a manqué ces derniers mois, je vous l’offre…
Sérénade pour une fleur
C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.
Antoine de Saint-Exupéry
Hier, en début de soirée, l’esprit de soulagement d’être arrivé au vendredi soir flottait dans l’air. Mon voisin népalais a pris sa guitare et entonné quelques airs. Ah combien de thé vert au jasmin ai-je donc bu sur cette mythique terrasse pendant tous ces longs mois de confinement ! J’ai alors placé sur la table le pot de cette jolie petite fleur, elle méritait bien une sérénade après cette longue attente… Il fallait honorer cette naissance.
Ma joyeuse voisine avait reçu d’un ami français un sachet de graines pour faire fleurir des marguerites sous le ciel de Katmandou (d’une hauteur de soixante centimètres, disait-on sur le paquet). En janvier, elle les sema avec minutie sous la meilleure terre, dans deux pots. Il fallait attendre et les repiquer quand elles seraient trop serrées. Elles mirent leur temps à montrer signe de vie. Il fut inutile de se soucier d’acquérir d’autres pots, car la plupart disparurent dans le néant, bien que nous encouragions leurs efforts. C’est long tout de même la naissance d’une fleur… Voilà pourquoi celle-ci méritait bien sa sérénade et que je vous la fasse connaître. Puisse son unique voisine nous réjouir d’un autre moment miraculeux !

