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La peur

Il n’est pas de passion plus contagieuse comme celle de la peur.

Michel de Montaigne

C’était un après-midi du mois de juin. Nous étions au milieu d’un champ, quand un orage a éclaté. J’étais avec mon frère, ma sœur et ma grand-mère, je devais avoir autour des neuf ans. La pluie s’est mise à tomber très fort et le ciel était zébré d’éclairs. Le tonnerre grondait bruyamment et soudain j’ai senti sur ma peau des cailloux qui tombaient du ciel. Nous avons hurlé « Il grêle ! » Ce jour-là, nous n’avions pas la voiture et le seul endroit où nous pouvions nous mettre à l’abri était sous le tracteur rouge, car ce dernier n’avait même pas de cabine où se réfugier. Je nous revois encore tous les quatre serrés entre les roues du tracteur. Ce jour-là ce fut surtout la frayeur de ma grand-mère qui me terrorisa car dès qu’elle entendait l’orage, elle avait une peur maladive et contagieuse.

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La honte

Les « sources » d’un écrivain, ce sont ses hontes; celui qui n’en découvre pas en soi, ou s’y dérobe, est voué au plagiat ou à la critique.

Emil Cioran

C’est lundi, j’ai la tête dans le brouillard du retour, mais les yeux encore plein des lumières de Paris – c’est un peu paradoxal ce que je dis, puisque quand on voyage dans la capitale, on se déplace comme des taupes dans des galeries – heureusement, ce n’étaient pas les employés du métro qui faisaient grève – à la surface, sur le bitume, des milliers de coureurs ont relevé le défi du marathon, je ne les ai vus que dans le métro ou à l’aéroport (on les reconnaissait à leur démarche), j’étais dans ma cave d’écriture à découvrir les subtilités de la phrase longue.

Cette semaine, j’ai envie de vous parler des émotions, même si j’ai déjà écrit dans tous les sens sur ce sujet. Je vais m’en servir pour motiver mes exercices d’écriture, en utilisant la consigne que je donnais à mes élèves : raconter une histoire qui contient une émotion déterminée, en minimum 100 mots (maximum 180). Je n’ai pas eu l’impudeur d’imposer à mes élèves celle dont je parlerai aujourd’hui, mais je commencerai avec l’émotion la plus difficile à confesser, celle qu’on cherche à esquiver ou à cacher. Cependant, si on cherchait à mieux la comprendre, on s’apercevrait peut-être qu’une accumulation de trop de hontes risque de faire exploser la marmite qui les contient.

Je me revois assise sur la chaise, j’avais cinq ans, il y avait dans la même classe les élèves de 5, 6 et 7 ans. J’adorais déjà l’école et afin d’avoir l’air d’une grande, j’aurais voulu que la maîtresse me confie une mission. Comme je venais de comprendre qu’il fallait lever le bras avant de parler, c’est ce que je fis. La maîtresse attendit le silence avant de me donner la parole. Je demandai sur un ton sérieux :

  • Mademoiselle, je peux aller taper les trottoirs ?

Toute la classe éclata de rire, y compris la maîtresse. La honte fit chauffer mes joues et me donna envie de disparaître quand je compris qu’on se moquait de moi, parce que j’avais confondu le mot trottoir avec le mot frottoir, c’était ainsi que l’on désignait l’instrument qui servait à effacer le tableau noir et qu’on allait frapper dans la cour pour enlever la poussière des craies. En ce temps-là, il n’y avait encore aucun trottoir dans mon petit village.

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Un esprit sain dans un corps sain

Mens sana in corpore sano

Juvénal (entre 90 et 127 ap. J.-C.)

Voici ce que l’on retient à notre époque de Juvénal, une citation écrite il y a presque 2000 ans. Pourtant, si l’on creuse un peu en profondeur, on s’apercevra que ce poète latin a écrit ses Satires pour dénoncer les mœurs corrompues de Rome. De plus il vaudrait la peine de reprendre ce qu’il a écrit de manière plus complète, la citation exacte était :

Orandum est, ut sit mens sana in corpore sano

soit : Il faut prier afin d’obtenir un esprit sain dans un corps sain.

Aujourd’hui, l’idée populaire est de croire qu’il faut faire du sport pour que l’esprit soit en bonne santé. Mais n’y a-t-il pas un risque à vouloir trop privilégier la compétitivité ou l’apparence physique et à se concentrer uniquement sur l’aspect corporel de la vie ? L’épanouissement ne passe-t-il pas aussi par l’esprit ?

Cette semaine, je parlerai donc du sport et de l’équilibre qu’il apporte. Pourtant, je ne veux pas parler de sport extrême, ni du sport professionnel (parfois alimenté par des investissements obscènes qui injurient la pauvreté dans le monde) et encore moins du problème du dopage (qui dévoile un monde de tricheurs et d’hypocrites). Je resterai simple : un sport par langue. Même si un jour on m’a mis l’étiquette de dingue de ski et que j’ai skié dans toutes les langues, je ne parlerai pas de ce sport, il aura peut-être un jour son chapitre rien qu’à lui.

Le premier sport que j’ai pratiqué en français, dans le cadre d’une société, était la gymnastique. Une passion héréditaire qui s’est transmise dans la génétique familiale. Je me souviens de ma première soirée de gymnastique, le spectacle annuel dans mon petit village, je devais avoir à peine quatre ans, je portais une jolie robe bleu ciel, on m’avait installée sur une balançoire dans un coin de la scène, je n’avais rien d’autre à faire que de me balancer (un garçon me poussait) pendant que les gymnastes se produisaient en musique derrière moi. Quelques années plus tard, je devins une pupillette (mot qui qualifiait autrefois, dans ma région, les pupilles filles, soit les jeunes gymnastes) ; lors d’une autre soirée, je me retrouvai au centre pour montrer les exercices aux plus jeunes pendant la production. Je me souviens encore de la sensation de responsabilité que j’avais au milieu de ce cercle. Aujourd’hui, je ne fais plus le grand écart avec la même souplesse de mes jeunes années, mais je tente d’utiliser la souplesse de l’esprit pour résister à n’importe quel imprévu.

GYM RANCES

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Le métier de prof

Dès qu’on parle une langue étrangère, les expressions du visage, des mains, le langage du corps changent. On est déjà quelqu’un d’autre.

Isabelle Adjani

Cette semaine, je vais parler du monde du travail, qui inspire si souvent le cinéma. Mon curriculum vitae atteste une certaine curiosité professionnelle et une grande envie de bouger à travers le monde. Comme on comprend mieux sa propre langue en apprenant une langue étrangère, il a fallu cet enthousiasme pour les langues étrangères pour me ramener à ma passion première, l’écriture, et me donner envie d’enseigner ma langue maternelle. Certes la francophonie ne représente pas une majorité sur cette planète et il y a déjà quelque temps que l’anglais a supplanté la pratique de la langue de Molière au niveau international, mais le français est encore la deuxième langue la plus apprise au monde. La vie de prof est une expérience enrichissante, surtout quand on enseigne aux adolescents. J’aime beaucoup leurs incertitudes et leur esprit de révolte. Je n’ai pas eu les pires élèves et je n’ai pas le look d’Amina, mais j’ai en mémoire de nombreuses anecdotes avec lesquelles je pourrais écrire une comédie.

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Le plus beau mot de la langue française

Le premier instrument du génie d’un peuple, c’est sa langue.

Stendhal

Cette semaine, je pensais parler du travail, mais le Grand Gérard Depardieu m’a déviée de la route du devoir. Je l’ai entendu à la radio la semaine dernière, il affirmait que le plus beau mot de la langue française était le mot ÂME. Comme disait ma grand-mère, il n’y a rien de plus patient que le travail, je vais m’arrêter quelques jours sur cette considération et y réfléchir aussi pour les autres langues. Quel est le plus mot pour vous en français ? Je me souviens d’un élève qui apprenait le français et pour qui le plus beau mot était cacahuète. Pas évident de choisir un arbre au milieu de la forêt amazonienne, mais je reconnais que ce mot ÂME, a de l’ampleur. Essayez de le prononcer, cet accent circonflexe nous oblige à ouvrir la bouche (surtout si l’on a des origines vaudoises) et aspirer l’air en le prononçant, avant de laisser les lèvres s’unir à nouveau, comme deux amants, pour murmurer ensembles. Ce mot est une véritable respiration. Pensez un peu aux deux grands mots qui y ont puisé leur souffle : AMOUR et AMITIÉ.

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La vie c’est plus marrant en chantant

Allez, c’est lundi, on s’assied à la rame et on reprend le rythme ! Je n’ai jamais compris si l’intensité du brouillard dépendait de l’intensité du week-end ; et comme je suis rentrée tard cette nuit de mon sixième week-end de formation à Paris, j’ai toutes les raisons d’avoir la tête prise dans les nuages. Peu importe, avec le temps on apprend à devenir stratégique, c’est à chaque fois un recommencement. J’ai assez fait de publicité la semaine dernière pour la poste, j’ai envie que cette semaine soit musicale : une chanson par langue. Est-ce qu’on chante encore dans les chaumières ? J’ai toujours aimé chanter, j’ai même fait partie du « Petit Chœur » dans mon collège, j’avais une jolie jupe plissée et un chemisier blanc. Aujourd’hui, je chante seule, dans ma cuisine (Merci Option Musique !) ou dans l’habitacle insonorisé de ma voiture. Incroyable tout de même le pouvoir d’une chanson, les fenêtres s’ouvrent dans la mémoire et projettent des scènes de vie, comme au cinéma.

Je vais donc partager avec vous le voyage linguistique des chansons qui trottent dans ma tête. J’aurais pu choisir La Bohème, de Charles Aznavour, puisque c’est la seule que j’ai chantée avec un micro dans les mains, pourtant je choisirai San Francisco, de Maxime Leforestier. Depuis aussi loin que remontent mes souvenirs, cette maison bleue m’a toujours emmenée en voyage. Je n’ai jamais envié les années hippies, cependant la ville de San Francisco est accrochée à mon esprit, comme un lieu de respiration intense. Ce sont des fragments de vie qui viennent du passé et qui sont sans cesse ravivés par le présent, la preuve en est, la semaine dernière j’ai entendu Maxime Leforestier à la radio, il nous rappelait l’odyssée de cette chanson. Il y a aussi l’histoire d’un de mes anciens étudiants, un jeune homme qui ne démontrait aucun intérêt pour l’apprentissage du français. Il arrivait fréquemment en retard et inventait à chaque fois des excuses rocambolesques. En classe, il perturbait sans cesse le cours. Un jour, j’ai proposé une activité sur la chanson San Francisco. Cette musique a eu l’effet d’un petit miracle sur lui. Depuis ce jour-là, il est devenu assidu en classe. Un matin, il m’a arrêtée au milieu des escaliers. Il m’a tendu un de ses écouteurs, il voulait que j’entende la musique qu’il se repassait en boucle. Il avait téléchargé la chanson San Francisco et la chantait à tue-tête sur son scooter. Pendant le cours, il chantonnait sans cesse, me ramenant à l’image de cette maison bleue adossée à la colline et à tout ce qu’évoquait la liberté de San Francisco. Je m’y revoyais dans les rues, sur les collines, la petite école où j’enseignais, j’y respirais le souffle du Pacifique. Le jeune homme, qui avait des capacités intellectuelles, était simplement un grand paresseux. Cette chanson avait réveillé quelque chose en lui et sans devenir le meilleur de la classe, il a commencé à étudier, il voulait me montrer de quoi il était capable. Pourquoi la chanson de Maxime le Forestier a-t-elle eu cet effet sur lui, plus de cinquante ans après sa création ? Je l’ignore, mais j’en ai encaissé les bénéfices.

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Aimez-vous écrire des lettres ?

Il y a quelque jours, j’ai tenté de comprendre à quoi pourrait me servir un blog, voilà la réponse (piochée dans la jungle du web) qui a motivé cet élan de courage :

 Tenir un blog, c’est bon pour la santé !

Un des effets positifs de la rédaction d’un blog réside dans l’entraînement à l’écriture. Laisser aller son esprit au fil des mots, rien de tel pour décompresser et assouvir son esprit créatif.

 Ce matin, j’ai donc rendez-vous avec moi-même. J’ai instauré un rite la semaine dernière, mais personne ne s’apercevra du léger changement : le lundi je parlerai en français (pas en italien). Il y a souvent du brouillard dans ma tête le lundi, j’y vois plus clair dans ma langue maternelle.

Aimez-vous écrire des lettres ? Chez moi, c’est une manie, même si souvent je n’obtiens aucune réponse.

Je me souviens de la première lettre que j’écrivis en français, j’avais sept ans, je répondais à mon premier courrier. Impossible de me souvenir les mots choisis pour la remercier, pourtant je me rappelle parfaitement du texte de la carte que je venais de recevoir de Roselyne :

Chère Anne-Lise, c’est du fond du lit avec les oreillons que je te souhaite une Bonne Année.

Cette carte n’a pas résisté aux nombreux déménagements, mais je la visualise encore dans ma mémoire. Mon amie avait colorié les images et elle avait rédigé son texte au crayon gris sur des lignes tracées à la règle. Nous apprenions à écrire et à lire dans la même classe. Je découvris ce jour-là le bonheur de recevoir un courrier sur lequel mon nom était tracé. Cette trace sur la carte était comme une infime partie de moi qui avait voyagé et me revenait avec une saveur de liberté.